Interview de l'ambassadeur de France au LuxembourgLe télétravail "bénéficie à tout le monde"

Maurice Fick
Télétravail, rétrocession fiscale, indemnisation des chômeurs frontaliers, fuite des soignants, secteurs porteurs... Christophe Bouchard, ambassadeur de France au Luxembourg, dresse un état des lieux sur les questions d'actualité et en révèle un peu plus sur l'avancée, en coulisses, des discussions entre la France et le Luxembourg.
  • En quelques mois vous avez pu prendre le pouls des Français qui vivent et travaillent au Luxembourg: quelles sont leurs préoccupations majeures ?

“Globalement ils sont très heureux d’être au Luxembourg. Ils sont de plus en plus nombreux. Souvent ils me disent être arrivés au Luxembourg pour quelques années et puis vingt ans plus tard, ils sont toujours là. Je dirais qu’ils ont des préoccupations que partagent les autres habitants du Luxembourg, comme la préoccupation sur le logement, le coût du logement, des préoccupations aussi sur le ralentissement économique depuis quelques années qui fait que les perspectives d’emploi peuvent être un peu plus compliquées. Et puis j’entends une préoccupation qui monte sur les questions de sécurité.

Si on prend nos compatriotes qui travaillent au Luxembourg, mais vivent en France, les 126.000 frontaliers, ils sont évidemment très heureux d’avoir un emploi bien rémunéré au Luxembourg. Leur principale préoccupation c’est, sans surprise, le transport. Qu’on vienne en voiture, ou en train, c’est de plus en plus compliqué de faire la navette entre la France et le Luxembourg, parce qu’il y a de plus en plus de monde. Les autres préoccupations sont liées au ralentissement économique et puis à l’équilibre de vie entre le pays où on réside et le pays où on travaille”.

  • Les travailleurs frontaliers français représentent un quart de la force de travail au Luxembourg. Parfois au détriment de la Grande Région. Ne pensez-vous pas qu’il faudrait rééquilibrer la balance ?

“C’est vrai que c’est un phénomène tout à fait exceptionnel dans son nombre et dans la proportion que représente les frontaliers dans la population active du Luxembourg. C’est une chance et une opportunité pour le Luxembourg, mais aussi pour la Lorraine, d’avoir -pour ces 126.000 personnes- un emploi bien rémunéré au Luxembourg.

Maintenant ce qu’il faut faire ensemble, et c’est ce que nous essayons de faire la France et le Luxembourg, c’est de faire en sorte que le développement de l’ensemble de cette région soit le plus harmonieux possible. Et de considérer cette région comme une grande agglomération dont il faut penser le développement de manière équilibré. Donc regarder, l’ensemble des phénomènes, des conséquences et des acteurs, pour essayer de régler toutes les questions qui se posent à la fois pour que tout le monde soit gagnant dans cette affaire et surtout pour que ça puisse continuer. La mécanique est complexe car nous sommes sur plusieurs pays différents et qu’il existe encore des complications sur le plan fiscal, social, règlementaire”.

  • Avec quels moyens la France pourrait-elle par exemple encourager les soignants à rester travailler en France ?

“Les gens sont effectivement attirés au Luxembourg par le fait qu’il y a des emplois, et bien rémunérés. Ce qui peut créer des difficultés du côté français et c’est vrai dans le domaine de la Santé. Sachant qu’on a globalement un problème de ce qu’on appelle les déserts médicaux dans certaines régions en France. Sur la Région Grand Est des incitations ont été prises par l’ARS, l’Agence Régionale de Santé, pour encourager des personnels soignants, qu’ils soient originaires de Lorraine pour qu’ils restent en Lorraine ou qu’ils soient originaires d’autres régions pour qu’ils viennent en Lorraine pour travailler. C’est l’un des sujets sur lesquels ont doit travailler parce que c’est une revendication forte des populations. Et les élus locaux nous en parlent beaucoup.

© Maurice Fick / RTL

Une autre façon d’améliorer la situation, et c’est une des décisions de la Commission qui a eu lieu en décembre, est de faciliter l’accès pour les Français qui vivent du côté de français de la frontière et qui sont assurés en France, de pouvoir consulter des médecins au Luxembourg et d’être remboursé par la Sécurité sociale française au tarif luxembourgeois. Il y a une expérience qui démarre pour la dermatologie. Et on verra si ça peut être dupliqué.”

  • Ces frontaliers aimeraient télétravailler plus (2 jours par semaine), se déplacer plus facilement sur la route et avec les trains. Comment allez-vous les aider?

“Globalement la France comme le Luxembourg sont d’accord sur le fait qu’il faut étendre la possibilité de télétravail pour ceux qui peuvent le faire. On sait que c’est seulement la moitié à peu près des frontaliers qui sont concernés par le sujet, parce qu’il y a des métiers qui ne peuvent pas se faire en télétravail. On est d’accord sur ce principe. Ensuite il y a la question de la mise en oeuvre de ce principe et notamment des conséquences fiscales du télétravail. Aujourd’hui il y a une tolérance jusqu’à 34 jours de télétravail pendant lesquels une personne peut travailler depuis son domicile en France, tout en continuant de payer ses impôts au Luxembourg.

La France et le Luxembourg sont d’accord pour étendre cette limite. Le Luxembourg a proposé 45 jours, la France 90 jours, deux jours par semaine. Donc il faut qu’on se mette d’accord sur le nombre de jours: 45 jours pourrait être une étape. Reste la question de l’effet sur le plan fiscal puisque ça augmente le nombre de jours pendant lesquels la personne est non pas au Luxembourg, mais en France. Nous estimons qu’il y a un manque à gagner fiscal pour la France qu’il faut, d’une façon ou d’une autre, compenser. Les discussions en ce moment portent sur la façon de compenser ce manque à gagner fiscal pour la France. Et on espère que dans un avenir pas trop lointain on pourra trouver une solution parce que chaque jour de télétravail en plus c’est un jour où les gens ne sont pas obligés de prendre leur voiture et de passer des heures dans le transport, et puis ça allège globalement le nombre de gens dans le train et le nombre de voitures sur la route, donc ça bénéficie à tout le monde. Donc on espère bien qu’on va pouvoir, déjà cette année, progresser sur ce sujet.”

  • Comment négociez-vous en ce moment avec le gouvernement luxembourgeois pour qu’il rembourse davantage à la France les indemnisations versées aux chômeurs frontaliers ?

“C’est le deuxième gros sujet que nous avons abordé ensemble notamment lors de la Commission intergouvernementale (CIG) en décembre, sur lequel nous ne sommes pas encore tombé d’accord. C’est une priorité puisqu’on s’est mis d’accord de tenir une autre CIG au deuxième semestre de cette année. Là aussi la situation est assez claire. Les travailleurs frontaliers travaillent au Luxembourg, paient leurs cotisations au Luxembourg, mais quand ils sont au chômage en France, c’est à la France, en tant que pays de résidence, de payer les prestations chômage. Et le Luxembourg aujourd’hui rembourse trois mois sur les 12 mois de chômage. Nous estimons qu’on pourrait aller vers plus d’équité.

Il y a deux pistes: une piste européenne puisqu’il y a une révision du règlement européen qui renverse complètement la charge du paiement des allocations chômage qui deviendrait l’État d’emploi et pas l’État de résidence. Sauf que ces discussions européennes prennent un certain temps. En attendant la modification de ce règlement européen, nous avons proposé de faire un accord bilatéral entre la France et le Luxembourg pour que les choses soient un peu plus équitable pour la France et que le Luxembourg rembourse non pas trois, mais cinq mois sur les 12 mois de chômage. On n’a pas encore d’accord là-dessus et il faut continuer à discuter et à pousser évidemment pour cette réforme du règlement européen puisque ce serait ça la solution la plus bénéfique pour la France, mais on va aussi continuer à discuter d’un accord bilatéral parce que si ça prend encore plusieurs années au niveau européen, on pense que ça vaudrait le coup d’améliorer les choses avant parce que là il y a un vrai manque à gagner du côté de la France.”

  • Dans quels secteurs économiques la France et le Luxembourg pourraient collaborer davantage ?

“La France et le Luxembourg, en tant que pays voisins et européens, ont déjà des économies très imbriquées. La France est l’un des principaux investisseurs au Luxembourg. Et vice-versa. On est l’un des principaux fournisseurs et clients du Luxembourg en terme de commerce, de biens et de services, il y a énormément d’entreprises françaises présentes au Luxembourg, les principales banques françaises sont ici, mais on pourrait aussi citer la grande distribution, l’automobile, la sidérurgie, donc il y a déjà plein de coopérations. Mais le but est encore de les renforcer.

Il y a quelques secteurs porteurs et prometteurs comme celui des nouvelles technologies, donc l’intelligence artificielle, le quantique, les données, sur lesquelles mise beaucoup le Luxembourg. Et il se trouve que nous avons beaucoup d’entreprises, de startups françaises qui sont très performantes dans le sujet. Mistral par exemple, un des fleurons français en matière d’intelligence artificielle, a signé un accord avec le gouvernement luxembourgeois. Il y a des startups françaises très pointues dans le domaine du calcul quantique qui sont intéressées par les projets au Luxembourg sur les supers ordinateurs quantiques. Évidemment il y a aussi l’Espace, un domaine qui fait déjà fabriquer une partie de ses satellites par des entreprises françaises.

Et je citerai un nouveau secteur, auquel on n’aurait pas forcément pensé il y a quelques années, qui c’est celui de la Défense. Le Luxembourg insiste beaucoup sur l’effort de Défense, augmente ses dépenses, et on sait que c’est une priorité pour l’Europe tout entière pour accroître une vraie indépendance dans ce domaine. Il y a beaucoup d’entreprises françaises dans ce secteur et qui sont intéressées. Très concrètement ça se traduit pour le projet de bataillon belgo-luxembourgeois qui va travailler en interopérabilité avec l’Armée française et qui est équipé de véhicules blindés français. Les contrats sont en cours d’exécution. Il y a aussi tout ce qui concerne la Défense sol-air où des projets impliquent des acteurs français.

Ce secteur est stratégique, en particulier dans le contexte international actuel et la Défense est vraiment un domaine où entre la qualité et l’expertise des entreprises françaises, les besoins et la volonté luxembourgeoise à insister là-dessus, la proximité entre nos deux pays et nos deux économies, il y a beaucoup de choses à faire.

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