Quel meilleur endroit qu’un bouchon sur une autoroute luxembourgeoise pour évoquer Temps de trajet ? C’est embarqués dans une voiture aux heures de pointe que nous avons réalisé l’interview de la sociologue Jessica Lopes et du dessinateur Charl Vinz, qui ont produit cet ouvrage original à quatre mains.
À la croisée de la bande dessinée et du livre sociologique, Temps de trajet a touché de nombreuses personnes au Luxembourg, au point qu’un deuxième tirage vient d’être fait.

L’idée de réaliser cette plongée dans le quotidien des travailleurs du Grand-Duché en les accompagnant lors de leurs déplacements est née d’un constat fait dans l’intimité du couple, comme le raconte Charl Vinz : “C’est une discussion qu’on avait dans notre foyer, déjà. Jessica a deux heures de trajet par jour alors que moi, je travaille depuis la maison donc c’était une thématique qui était présente au sein de notre couple et de notre foyer. Et on s’est rendu compte que quand on en parlait autour de nous, ça avait toujours un écho dans la vie des gens.”
C’est ainsi que la sociologue et le dessinateur optent pour un procédé documentaire : rejoindre des gens à leur domicile et faire le trajet jusqu’au travail ensemble. Quand la première les questionnait, le second réalisait des illustrations. Outre l’originalité de la démarche, Jessica Lopes insiste sur le sujet lui-même qu’elle estime trop délaissé : “On en parle beaucoup dans nos relations interpersonnelles, des bouchons, des retards de trains, etc. Mais politiquement, ce n’est pas trop thématisé. On parle de temps de travail, très peu de temps de trajet. Et la question, c’était vraiment : Quelle est l’influence de ce temps de trajet sur nos vies ?”
A travers ces mini portraits, une douzaine de résidents ou de frontaliers évoluant dans différents secteurs de la société, de nombreuses réflexions sont apparues, dépassant largement le cadre du travail, comme l’explique la sociologue : “Le sujet transversal au livre, c’est le trajet. Mais il y a plein d’autres sujets qui surgissent. Ça peut être la charge mentale, la maternité, ça peut être des questions liées vraiment à la mobilité, les transports [...] Il y a la dimension de genre qui est ressortie également. On a vu que les femmes ont beaucoup plus de responsabilités liées aux enfants, les trajets des enfants également.”

Il en ressort que l’inégalité salariale n’est pas le seul écueil de la justice sociale au Luxembourg. Le temps passé dans les transports en constitue un autre, poursuit Jessica Lopes : “Il y a de grandes différences et c’est dû à plusieurs facteurs. Déjà, il y a les personnes qui ont des horaires flexibles. Ça permet déjà de fluidifier ce moment et ça pèse un peu moins dans la vie. Par contre, on voit que de l’autre côté, ceux qu’on appelle souvent les cols bleus ont beaucoup moins de flexibilité. Donc tout ce qui est travail à l’usine, les services, commerces, restauration, nettoyage, etc. Il y a des horaires très fixes et ce qu’on voit, c’est que les personnes vont anticiper d’éventuels retards, que ce soient des transports en commun ou même en voiture, et vont perdre encore beaucoup plus de temps sur la route.”
Beaucoup de personnes se sont retrouvées dans ces témoignages. Le premier tirage du livre, réalisé avec le concours de la Chambre des salariés, étant épuisé, une deuxième édition est désormais disponible.