
“Selon moi, le maintien du premier tour a été une absurdité car il était évident que cela pouvait favoriser la diffusion de l’épidémie, et il était aussi certain que le second tour serait reporté.” Les mots du chercheur en économie Simone Bertoli sont sans appel. Ce dernier, associé à ses deux collègues Francesca Marchetta et Lucas Guichard, est à l’origine de la publication d’une étude embarrassante pour les autorités françaises au début du mois de juin.
Dans cette étude, les chercheurs de l’Université de Clermont-Auvergne ont mis en perspective les données de l’INSEE sur la mortalité par commune avec le taux de participation au premier tour des élections municipales qui s’est tenu le 15 mars dernier. Il en résulte qu’un taux de participation plus élevé a été associé à un nombre de décès significativement plus élevé chez les personnes âgées dans les cinq semaines suivant les élections.

La tâche n’était pas simple en raison de la difficulté à traiter les données. Par exemple, l’INSEE ne recense que le lieu de décès, pas le lieu de résidence. Et beaucoup de malades de la Covid-19 se sont éteints dans les centres hospitaliers. C’est pourquoi l’étude s’est concentrée sur les communes qui n’ont pas d’hôpital, qui représentent tout de même 98% du total et 62% de la population.
Le cas de la région Grand Est, particulièrement touchée, est emblématique de la difficulté à traiter les données pour les trois chercheurs. Ces derniers ont remarqué une grande hétérogénéité entre communes proches. Par exemple, les deux communes mosellanes de Havange et Hestroff, avec une population presque identique et séparées d’une cinquantaine de kilomètres, ont connu des taux de participation très différents: 40% pour la première, 60% pour la seconde. Les conséquences du maintien de l’élection sont donc très variables.
“Là où il y avait davantage de compétition, c’est-à-dire un rapport plus élevé entre le nombre de candidats et le nombre conseillers à élire, poursuit Simone Bertoli, il y a eu plus de participation et on a constaté un taux de mortalité plus important chez les plus de 60 ans. Mais notre étude montre par ailleurs que des facteurs inobservables ont eu un impact sur la mortalité, comme la peur de l’épidémie ou la diffusion locale préalable de l’épidémie.”
Car dans un village, la rumeur d’un habitant malade a vite fait de circuler et de dissuader les éventuels électeurs de se rendre aux urnes. Paradoxalement, dans certaines régions où il y a eu une diffusion plus importante de l’épidémie, il y a eu moins de votants et malgré tout plus de morts.
En tant qu’Italiens travaillant en France, Simone Bertoli et sa compagne Francesca Marchetta ont été alertés plus tôt sur la gravité de la situation par les nouvelles en provenance de leur pays de naissance. En effet, la propagation de l’épidémie en Italie avait une dizaine de jours d’avance sur la France.
“Il nous a paru évident que le maintien du premier tour n’était pas la meilleure des idées, explique Simone Bertoli. Nous avons voulu savoir si notre intuition était fondée ou pas, en nous basant sur des statistiques. Notre étude ne doit pas être interprétée comme un attaque qui cible le gouvernement français, d’autant plus que le Président Macron n’était pas favorable au maintien du scrutin mais a subi beaucoup de pression de l’opposition. Nous avons remarqué un pic de mortalité survenu entre trois et dix jours après le scrutin. L’élection en elle-même ne peut donc être la seule cause et la campagne préalable a joué un grand rôle. Beaucoup de réunions préélectorales se sont tenues, avec des contacts, des collations. De plus, les personnes âgées, les plus à risques, sont généralement les plus impliquées dans la politique locale.”
“Je ne pense pas, affirme le chercheur. La grosse différence, c’est la prise de conscience de la population.Les réunions qui ont eu lieu ces dernières semaines tenaient déjà compte des gestes barrière. Ce n’était pas le cas en mars. Ce qui m’inquiète plus, c’est ce qui pourrait se passer lors de scrutins à l’automne ou en hiver, lors d’un retour probable de l’épidémie. Les gens seront moins vigilants après l’été alors que c’est à ce moment-là qu’il faudra faire attention. Je suis par exemple inquiet pour les élections de novembre aux États-Unis.”
Les communes françaises concernées par le deuxième tour des élections municipales ce dimanche 28 juin ont toutes mis en place des mesures sanitaires exceptionnelles. Reste à savoir si le devoir citoyen va l’emporter sur la crainte...
Le chercheur en économie Simone Bertoli a par ailleurs collaboré à une étude orchestrée par le Liser sur l’impact économique de la crise sanitaire au Luxembourg.