Gastronomie"Mon père a assez donné" : Daniel Favaro prépare la suite au Cômo

Raphaël Ferber
Au Cômo, à Esch-sur-Alzette, la transmission est désormais enclenchée. Daniel Favaro rejoint progressivement son père Renato en cuisine et en salle pour préparer une reprise annoncée d’ici deux à trois ans. Une transition familiale, entre héritage gastronomique, évolution de la maison et premier pas vers une nouvelle génération.
Renato et Daniel Favaro au Cômo à Esch-sur-Alzette, où une transition progressive s'organise entre le père et le fils à la tête du restaurant familial.
© Restaurant Cômo

La chaleur écrase Esch-sur-Alzette en cette fin mai. Pour la première fois, une grande terrasse surélevée longe la rue, face à l’entrée du Cômo. À l’intérieur du restaurant, les grandes photos de Renato Favaro continuent de veiller sur les salles. Mais le chef historique n’est pas là : il est en vacances.

"Depuis qu’on est là, mon père est parti quatre fois en vacances. Je crois que ça ne lui était jamais arrivé ! Ça me fait plaisir", sourit son fils Daniel Favaro.

Depuis janvier 2026, Daniel et son épouse Evie ont rejoint Renato et Bianca Favaro pour organiser la transition du restaurant. Une passation progressive, pensée sur plusieurs années. "La passation sera effective dans environ deux ans", précise Daniel. "Je lui dis souvent de laisser les jeunes bosser. Il a assez donné."

Entre héritage étoilé et cuisine de famille

Avant de devenir le Cômo, l’adresse était celle du Favaro, restaurant dirigé par Renato, passé par la gastronomie étoilée Michelin et référence de la cuisine italienne au Luxembourg. Il y a quelques années, le chef avait choisi de transformer son établissement en une table plus accessible, sans renoncer à l’exigence du produit ni à une identité méditerranéenne affirmée, mais en rendant son étoile.

Cette ligne directrice reste aujourd’hui au cœur de la maison. Daniel Favaro insiste sur le travail des produits, souvent importés directement d’Italie. Le poulpe, par exemple, arrive des Pouilles, dans le sud du pays. "Là-bas, la mer est très saline, ça donne une chair moins élastique", explique-t-il.

La salade de poulpe, servie en ce moment même au Cômo.
La salade de poulpe, servie en ce moment même au Cômo.
© Raphaël Ferber / RTL Infos

Sur la nouvelle carte, on retrouve une cuisine lisible et généreuse : glace à la tomate enrobée d’une mousse de mozzarella di bufala, salade de poulpe, fettuccine à la crème et aux asperges, ou encore dessert aux fraises et olives confites.

"Au début, je n’avais le droit que de couper du pain"

À 27 ans, Daniel Favaro n’était pourtant pas forcément destiné à reprendre la maison familiale. "Mes parents m’ont toujours dit : "Daniel, ne fais pas ce métier. Va faire des études. Tu ne voudras pas de cette vie. Elle ne laisse de place ni à l'amour, ni aux amis, ni à la fête."

Il s’est d'abord orienté vers le secteur financier au Kirchberg. "Mais je n’arrivais pas à me projeter pendant quarante ans dans ce métier." À vingt ans passés, toujours en quête de sens, il file aux Pays-Bas. Il y entame des études de psychologie et travaille dans la restauration pour payer son loyer. "Je rentrais à 3 heures du matin mais avec un sourire énorme."

Progressivement, la restauration s’impose comme une évidence. Il abandonne ses études et choisit le terrain. "J’étais déjà trop âgé à mon sens pour passer par une école hôtelière, alors j’ai voulu travailler pour les meilleurs." Il rejoint le restaurant étoilé Monarh, à Tilburg. "Au début, je n’avais le droit que de couper du pain et de servir de l’eau, presque pas de parler aux clients."

Il apprend le néerlandais, se forme à la sommellerie et développe ses compétences en salle, en fromagerie et en mixologie. Avec Evie, rencontrée sur place, il finit par gérer l’établissement. Le couple envisage alors d’ouvrir son propre restaurant aux Pays-Bas. Mais une autre option s’impose peu à peu : revenir à Esch-sur-Alzette. "Je voyais mon père se fatiguer. J’ai eu envie de l’aider, de lui enlever ce poids."

Daniel et Evie Favaro sont les nouveaux visages du Cômo, même si Renato reste en coulisse pendant environ "deux à trois ans".
Daniel et Evie Favaro sont les nouveaux visages du Cômo, même si Renato reste en coulisse pendant environ "deux à trois ans".
© Raphaël Ferber / RTL Infos

Depuis leur retour, Daniel découvre les coulisses du Cômo : commandes, gestion des fournisseurs, administration, relation avec les habitués. "On commence à 8 heures, on termine à 1 heure. On vit au-dessus du restaurant."

Il mesure aussi l’héritage humain laissé par son père. "Je suis forcément fier de reprendre un restaurant que mes parents ont géré pendant 40 ans, mais oui, il y a aussi de la pression. C’est un héritage magnifique qu’il faut reprendre avec respect. C’est pour ça que cette phase de transition est ultra importante." Le restaurant a ouvert en 1990 mais lorsque Renato décidera vraiment d'aller humer l'air italien, la maison fêtera en effet ses 40 ans, ou pas loin.

Dans la maison, certains employés sont là depuis plus de quinze ans. "Notre femme de ménage est mon ancienne babysitter", sourit-il. "Maintenant, il faut baisser la tête et bosser, bosser, bosser."

"Je ne suis pas le chef étoilé qu'est mon père"

Renato Favaro reconnaît lui-même la difficulté de ce moment. "Oui bien sûr, c’est très difficile de se détacher. J’ai donné ma vie à ma passion et à mon restaurant." Mais il assume aussi cette transition. "Il n’est plus obligé d’être le premier à arriver et le dernier à partir", résume son fils.

En attendant de le laisser voler de ses propres ailes, Renato lui apprend tous les fondamentaux de la maison. "Tous les matins, dès 8 heures, on commence la réception et le contrôle des marchandises. Un patron doit connaître sa maison jusqu’au plus petit coin", explique le père.

Il insiste sur les bases: produits d’exception, simplicité, esprit familial. "L’achat des produits, la simplicité, l’ambiance familiale du restaurant où l’on doit se sentir comme à la maison."

Quant aux ambitions, Daniel Favaro affirme ne pas chercher à reproduire le parcours de son père. "Je ne suis pas le chef étoilé qu’il est. Je n’ai pas les récompenses dans mon champ de vision." Sa vision est alignée avec celle du restaurant, depuis qu'il est devenu le "Cômo" : une maison vivante et accessible pour une table de cette qualité. "Ici, on peut manger une bolo, boire un soda et sortir avec une addition de 30 ou 40 euros, ou se faire plaisir avec un joli menu et de bonnes bouteilles. Il y a du bruit, il y a de la vie."

La nouvelle génération souhaite aussi faire évoluer l’offre : sans doute avec des cocktails sans alcool, un éventuel bar et à terme, un rafraîchissement des salles.

"Mon père m’a toujours dit qu’un vrai patron, ce n’est pas quelqu’un qui dirige avec son petit doigt, mais quelqu’un qui peut remplacer n’importe quel employé à n’importe quel moment", conclut Daniel. "C'est ce que je veux devenir."

Et dans cette maison familiale, alors que le fils apprend à prendre la main, le père, lui, apprend peut-être pour la première fois à lâcher prise.

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