
Depuis l’automne dernier, l’Université du Luxembourg fait régulièrement la une de l’actualité. Des collaborateurs dénoncent notamment auprès des journalistes du harcèlement moral. Ils affirment également que les procédures ne sont pas respectées en matière de promotions et de recrutements. Il y a deux semaines, la ministre de l’Enseignement supérieur, Stéphanie Obertin, ainsi que le recteur de l’université, Jens Kreisel, ont donc été entendus par la commission parlementaire compétente. Michèle Sinner a fait le point sur RTL Télé.
Qu’en est-il des accusations ?
“J’ai examiné plusieurs cas spécifiques. Ils concernent des recrutements et des promotions au sein de la faculté de droit, d’économie et de finance. D’un côté, il y a le reproche que certaines personnes n’aient pas été promues parce qu’une personne s’est présentée, contre la volonté de la doyenne de cette faculté, aux élections pour le Conseil universitaire. La doyenne serait alors intervenue dans la promotion, en violation des procédures. L’autre cas concerne un recrutement pour un poste d’Associate Professor que le recteur, Jens Kreisel, a dû annuler.”
Quelle conclusion après l’analyse de nombreux dossiers et documents ?
“D’après ce que j’ai vu, les personnes qui dénoncent ces problèmes sont tout à fait crédibles. Dans certains cas, ce sera à un moment donné au tribunal administratif de trancher. Mais l’autre cas est aussi bien documenté : un candidat qui n’avait pas été invité à un entretien d’embauche, avait déposé une plainte auprès du bureau compétent de l’université. Ce bureau est lui-même arrivé à la conclusion que des erreurs avaient été commises, notamment dans la gestion des conflits d’intérêts. Mais des critères contraires aux procédures ont également été utilisés pour sélectionner les candidats.”
Ce sont effectivement des cas isolés. Mais le recteur n’a‑t‑il pas raison lorsqu’il le souligne et affirme qu’il n’existe pas de problème systémique ?
“Le fait que je n’aie examiné que quelques cas n’exclut pas qu’il y en ait d’autres. J’ai d’ailleurs essayé de contacter d’autres personnes, mais elles avaient peur de représailles. Et la question du caractère systémique concerne surtout la manière dont la hiérarchie universitaire réagit à ce type de problèmes. Dans le cas du recrutement annulé dont j’ai parlé, tout montre qu’elle ne réagit pas correctement. J’ai envoyé toute une série de questions à l’université à ce sujet, notamment pour exclure que les entretiens ne seraient pas quand même menés avec les mêmes candidats que dans la procédure annulée, et pour savoir si les professeurs responsables de l’annulation du premier tour seraient encore impliqués si le poste était à nouveau soumis à candidatures. Après beaucoup de tergiversations, je n’ai reçu aucune réponse de la part de l’université. Ils m’ont finalement écrit qu’ils ne diraient plus rien tant que les différents audits n’auraient pas été réalisés.”
Quelqu’un qui n’a rien à cacher pourrait donc répondre à ces questions ?
“Certainement. L’autre chose que j’ai constatée au cours de mon enquête, c’est la manière dont la hiérarchie parle, lors de ses réunions, des personnes qui dénoncent des problèmes dans la presse et aussi de la presse elle‑même. Ce n’est pas flatteur, et il a aussi été question de l’éventualité de déposer des plaintes pour diffamation. Une lettre ouverte avait d’ailleurs été publiée pour soutenir la ‘communauté universitaire’. La personne à l’initiative de cette lettre s’est d’ailleurs indignée, la semaine dernière sur les ondes de Radio 100,7, qu’il y ait désormais des audits uniquement à cause de la pression médiatique. Je constate donc que ces personnes ont une conception ‘particulière’ de la liberté d’expression, ainsi que des mécanismes de contrôle dans une démocratie. L’université vient d’obtenir un budget de deux milliards d’euros pour trois ans. Ce sont les impôts de la collectivité. Je pars donc du principe que cette même collectivité a le droit de savoir ce qu’il advient de ces milliards. Tout cela ne donne pas vraiment l’image d’un environnement où il est possible de formuler des critiques sans risquer des représailles.”
Jens Kreisel s’est référé au Conseil universitaire pour affirmer qu’il n’existe pas de problème systémique, puisque celui‑ci est composé de représentants élus des facultés et des étudiants.
“Oui, mais je renverrais ici au professeur d’histoire Benoît Majerus, qui a réagi la semaine dernière sur les réseaux sociaux. Il a justement souligné que, dans ce Conseil, les votes sont la plupart du temps unanimes. Et que l’un des conflits dont nous avons parlé, a commencé lorsque quelqu’un s’est présenté aux élections de ce Conseil contre la volonté de la doyenne. J’ai vu des preuves qu’elle ne le souhaitait pas. C’est une conception bien particulière d’une élection ouverte et démocratique si seuls peuvent se présenter celles et ceux qui plaisent à la doyenne.”
La semaine dernière, la ministre a annoncé que le ministère allait désormais faire réaliser lui‑même un audit sur la gouvernance de l’université. Ces audits permettront‑ils vraiment d’y voir plus clair ?
“Je suis sceptique. L’audit qui doit examiner les procédures qui concernent les recrutements et les promotions est commandité par l’université elle‑même. Et c’est la plus haute hiérarchie de l’université qui a décidé ce qui sera examiné. Elle est donc le client de l’audit. C’est elle qui le paie. Cela revient à ce qu’elle se contrôle elle‑même. C’est pourquoi cet audit est déjà décrédibilisé avant même d’avoir commencé.”
Des personnes s’inquiètent des conséquences pour le Luxembourg en tant que site de recherche.
“Si l’on simplifie à l’extrême, la question qui se pose ici est de savoir si, à l’université, ce sont surtout les personnes qui s’entendent bien avec leurs supérieurs qui sont promues. Est‑ce elles qui font carrière et obtiennent les financements pour leurs recherches ? Ou bien celles qui sont réellement compétentes dans leur travail, même si elles ne sont pas forcément d’accord avec leur supérieur ou supérieure ? Dans un milieu tel que la recherche, où l’on travaille principalement avec des contrats à durée déterminée, cette question est d’autant plus sensible. Ce n’est pas une loi de la nature que le protégé ou la protégée du chef soit celui ou celle qui produit les meilleures recherches.
Et si la rumeur circule qu’au Luxembourg, les recrutements ou les promotions sont biaisés, ou que des personnes se font harceler, pourquoi les talents que nous cherchons à l’étranger, viendraient‑ils ici ?”