En Angleterre, les hommes qui vivent dans les quartiers les plus pauvres ont une espérance de vie inférieure de 9,7 ans en moyenne (Office for National Statistics, 2022) à celle des hommes qui habitent dans les quartiers les plus aisés. Et dans l’UE, les personnes sans diplôme d’enseignement secondaire vivent quatre ans de moins que celles qui possèdent un diplôme universitaire.
La pauvreté représente un lourd fardeau pour les personnes concernées et décrit une situation de précarité financière et sociale, qui peut même parfois mettre leur vie en péril.
La recherche scientifique permet de mieux comprendre et de quantifier ce phénomène, notamment afin de produire des données pour pouvoir prendre des mesures fondées sur des éléments concrets.
Des études révèlent que la pauvreté a un impact négatif sur l’éducation et la santé des personnes concernées et qu’il n’est pas évident de sortir de la pauvreté quand on grandit dedans.
Le chercheur spécialisé dans la pauvreté Olivier De Schutter affirme à ce sujet : « La pauvreté est une sentence à vie pour une faute que l’enfant n’a pas commise » (Olivier De Schutter, 2024).
Nous allons examiner des études sur le sujet. Et vous allez voir qu’il y a aussi des perspectives plus réjouissantes !
Quand on pense à la pauvreté, on pense d’abord à un manque d’argent. La Banque mondiale considère qu’une personne est extrêmement pauvre lorsqu’elle gagne moins de 2,15 dollars par jour. Dans les pays pauvres, ce montant correspond au minimum absolu indispensable pour subsister (The World Bank 2022). Pour des pays plus riches, cet indicateur n’est pas pertinent.
C’est pourquoi il existe des indicateurs relatifs, qui examinent la situation des personnes par rapport au niveau de vie national. Dans l’UE, on utilise souvent le taux de risque de pauvreté : il s’applique quand le « revenu équivalent disponible » de chaque membre du ménage est inférieur à 60 % du salaire médian.
Bon, cette phrase contient des termes assez complexes !
Au Luxembourg, le seuil de risque de pauvreté s’élevait à 2 382 € par mois en 2023 pour un adulte célibataire. Si plusieurs personnes vivent dans le ménage, la méthode de calcul est un peu plus complexe.
Au Luxembourg, près d’une personne sur cinq est donc exposée au risque de pauvreté, soit un peu plus de 120 000 personnes.
D’ailleurs, une personne sur cinq au Luxembourg reconnaît avoir des difficultés à joindre les deux bouts à la fin du mois. Il s’agit là d’un indicateur subjectif de la pauvreté.
Il convient toutefois de noter que la pauvreté ne se résume pas à un manque d’argent et qu’elle entraîne aussi une exclusion sociale. La pauvreté empêche en effet les gens de participer à la vie sociale.
C’est pourquoi il existe aussi les « indicateurs de privation ». Un certain nombre d’éléments ont été définis comme étant indispensables pour permettre à une personne de participer à la société. Il s’agit entre autres de l’accès à Internet ou à une voiture, de la possibilité de partir en vacances une fois par an, de s’acheter de nouveaux vêtements ou encore de se réunir au moins une fois par mois avec des amis ou la famille pour un repas.
Si on n’a pas les moyens de s’offrir cinq des treize éléments sur cette liste, on est considéré comme matériellement et socialement démuni. Au Luxembourg, c’est le cas de 5,7 % de la population.
Première conclusion : la pauvreté englobe des dimensions à la fois économiques et sociales. Au Luxembourg, la pauvreté touche plus de gens qu’on ne le supposerait, compte tenu de la richesse du pays.
Examinons l’impact que la pauvreté a sur la vie des personnes concernées. La probabilité de vivre dans la pauvreté à l’âge adulte est plus élevée pour ceux qui ont grandi dans la pauvreté. Le livre « The Escape from Poverty », rédigé entre autres par deux chercheurs luxembourgeois, apporte des explications détaillées à ce sujet (De Schutter et al., 2023).
Une étude internationale montre qu’en France, par exemple, il faut en moyenne cinq générations pour que les descendants d’une famille très pauvre aient des chances normales d’atteindre un niveau de revenu correspondant à la classe moyenne. Au Danemark, il ne faut que deux générations, mais, en Colombie, il n’en faut pas moins de onze (OCDE , 2018).
Cela n’exclut pas que certaines personnes pauvres puissent devenir soudainement riches. Mais cela montre que les chances ne sont pas réparties de manière équitable.
Il n’est donc pas vrai que la richesse est uniquement une question de mérite personnel.
Deuxième conclusion : les personnes pauvres sont durablement défavorisées.
Cette marginalisation se reflète dans plusieurs domaines.
Les enfants de familles en situation de précarité socio-économique obtiennent par exemple de moins bons résultats à l’école. Au Luxembourg, l’écart entre les élèves issus de milieux socio-économiques défavorisés et ceux provenant de milieux aisés est très marqué (OECD, 2018 ; OECD, 2016 ; OECD, 2013).

Dans l’étude PISA, les élèves luxembourgeois appartenant au quartile socio-économique le plus bas accusaient, en lecture, un retard d’environ trois années d’apprentissage par rapport à ceux appartenant au quartile supérieur. Ils affichaient aussi un retard marqué en mathématiques et en sciences, en plus de redoubler plus souvent.
Il s’agit bien entendu seulement d’une corrélation. Les causes de cette situation sont variées, mais elles sont étroitement liées au milieu défavorisé. Par exemple, les familles en situation de précarité ont moins d’argent pour acheter du matériel pédagogique adéquat ou offrir un soutien scolaire à l’enfant. Au Luxembourg, la langue maternelle et le contexte migratoire jouent bien entendu aussi un rôle.
On observe aussi que les personnes issues de milieux socio-économiques défavorisés souffrent davantage de problèmes psychiques et de maladies chroniques et, comme évoqué précédemment, ont une espérance de vie plus courte (OECD, 2023 ; WHO, 2014 ; OECD, 2018 ; Guralnik et al., 2006).
Cette situation est liée, entre autres, au stress que provoque la pauvreté, c’est-à-dire l’angoisse de ne pas savoir comment joindre les deux bouts. Cela affecte la santé, tant sur le plan mental que physique. En plus, le stress entraîne souvent des comportements nocifs pour la santé, comme l’abus d’alcool ou le tabagisme. Les personnes issues de milieux pauvres ont souvent une alimentation déséquilibrée, car elles manquent d’argent pour acheter de bons produits et de temps pour préparer des aliments frais (Pampel et al., 2010).
Troisième conclusion : la pauvreté va de pair avec des effets négatifs sur l’éducation, la santé et l’espérance de vie.
Les transferts sociaux et les aides financières pour les personnes démunies constituent, bien entendu, des options possibles. Il est intéressant de noter qu’un grand nombre de dispositifs sont déjà en place, mais qu’ils ne profitent pas toujours aux personnes auxquelles ils sont destinés.
Des chercheurs au Luxembourg ont montré que 45 % des personnes pouvant prétendre à l’allocation de vie chère ne la sollicitent pas. En ce qui concerne l’allocation loyer, pas moins de 80 % des bénéficiaires potentiels n’y ont pas recours (Franziskus and Guio, 2024). Les chercheurs s’intéressent ici aux raisons de ce phénomène et proposent des pistes de solutions pour améliorer la situation.
Une autre approche serait de proposer aux personnes défavorisées, y compris aux enfants, une bonne éducation ou formation pour leur permettre de se construire un avenir stable.
Beaucoup d’autres pistes existent. Et la science peut fournir des données, des éléments factuels et des pistes, mais ce sont les responsables politiques et la société qui doivent prendre les décisions.
C’était un sujet un peu plus difficile. Mais pour terminer sur une note plus positive : à l’échelle mondiale, le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté a reculé de 2 milliards en 1990 à 692 millions en 2024.
Il est donc essentiel de continuer à agir.
“Ziel mir keng!” est diffusé le dimanche soir sur RTL Tëlee après le “Wëssensmagazin Pisa”. Il s’agit d’une collaboration entre RTL et le Luxembourg National Research Fund. Vous pouvez aussi visionner les épisodes sur RTL Play.
Auteur : Jean-Paul Bertemes (FNR)
Co-auteure : Lucie Zeches (FNR)
Vérification des faits et conseils : Philippe Van Kerma (Université du Luxembourg/LISER), Guillaume Osier (STATEC), Eric Marlier (LISER), Anne-Catherine Guio (LISER), Daniel Saraga