"J'ai dormi dans ma caravane"Et si on isolait enfin nos logements contre la chaleur ?

Romain Van Dyck
Isoler nos logements contre le froid, c'est bien. Mais cet été caniculaire nous a servi de leçon : que l'on vive dans un logement ancien ou moderne, il est urgent de penser au confort thermique toute l'année ! Or, la climatisation n'est pas une fatalité, comme le prouve un bâtiment unique en son genre au Luxembourg.
Et si on isolait enfin nos logements contre la chaleur?
Quand les canicules nous forcent à revoir le confort thermique de nos logements.

"Je n'en pouvais plus. Au final, j'ai dormi pendant deux mois dans une caravane, dans mon jardin". Olivier * a mal vécu cet été 2026. Comme tant d'autres, il a subi les épisodes caniculaires historiques qui ont fait s'envoler le mercure, de jour comme de nuit. Olivier avait pourtant un atout : il habite à Rosport-Mompach, dans une ancienne ferme rénovée, avec des murs "qui font bien 55 cm de large".

Cette épaisse ossature en pierre est l'un des meilleurs remparts à la chaleur. Mais ça, c'était avant que les canicules ne se multiplient. "Les murs en pierre, ça marche très bien lorsque les fortes chaleurs durent quelques jours. Mais si ça se prolonge pendant des semaines, ça ne marche plus, au contraire. Si la pierre accumule la chaleur trop longtemps, elle la restitue longtemps", comme un galet chauffé au soleil, constate Olivier , qui a vu le thermomètre dépasser les 27°C à l'intérieur.

Cet été, la température a parfois atteint les 40°C au Luxembourg, mettant les résidents à rude épreuve.
© Frederic Scheiber / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Il avait pourtant barricadé sa maison : toutes les fenêtres cachées derrière d'épais volets, et "j'ai même mis de l'aluminium sur la vitre de ma porte d'entrée!" sourit-il. Au début, il a dormi au rez-de-chaussée. Puis "j'en ai eu marre. Je supporte mal la chaleur. Donc j'ai dormi pendant deux mois dans une caravane, sous un gros noyer, dans mon jardin. L'avantage, c'est qu'elle se refroidissait vite la nuit."

Mais il ne compte pas revivre cette expérience. L'année prochaine, il dormira chez lui : "je viens de faire installer la climatisation dans deux chambres, et dans la cuisine et le séjour. À un moment donné, il n'y a plus 36 solutions. Ça se fait partout ailleurs, pourquoi pas au Luxembourg? "

Isoler contre le froid ou le chaud, même combat ?

Cet été 2026 a mis le doigt sur un problème brûlant. "Il y a 20 ans, l'isolation thermique concernait surtout l'hiver. Aujourd'hui, avec le changement climatique, une nouvelle priorité apparaît. Désormais, il faut aussi isoler contre le chaud en été" prévient Ralph Baden, expert en constructions saines et biologie de l'habitat.

Problème : isoler contre le froid et le chaud demande des solutions bien différentes. "La lutte contre le froid nécessite surtout une couche isolante, souvent d'origine fossile" - les blocs de polystyrène qui fleurissent sur les façades - "ou idéalement des isolants biosourcés".

L'isolation en polystyrène a désormais envahi les façades. Une solution efficace l'hiver, mais qui montre ses limites l'été, en plus d'être un polluant dérivé de la pétrochimie...
© Romain Van Dyck

Contre la chaleur, "c'est plus compliqué, il n'y a pas de recette universelle, il faut faire au cas par cas". Déjà, la structure du bâtiment, son orientation, les matériaux utilisés vont jouer un grand rôle. Et les leviers sont différents : "le premier, c'est d'empêcher la chaleur de rentrer dans le bâtiment". Stores devant les fenêtres, corniches qui génèrent de l'ombre, maison semi-enterrée, etc. "L'autre levier, c'est d'avoir une masse, des matériaux lourds - comme le béton, la pierre, la brique - qui peuvent stocker la chaleur" avant qu'elle n'envahisse le batiment. Mais cela ne fonctionne qu'un certain temps. Au delà, cet effet tampon va se retourner contre l'habitant, comme dans la maison en pierre de Olivier.

Bien sûr, le levier le plus commode est de de recourir à une climatisation. Cet été 2026, on a assisté à une ruée sans précédent sur les climatisations murales ou mobiles. Mais doit on se contenter de cette solution énergivore, qui sonne comme un constat d'échec ? Non, répond un ovni architectural : le bâtiment "22-26" à Bettembourg.

Un bâtiment qui "respire"

Prenez un immeuble standard, coupez la VMC et la clim, et attendez la prochaine canicule : l'intérieur n'aura rien à envier à un sauna. Pourtant, le nouveau siège de l'entreprise de construction Dellizotti S.A. parvient à maintenir toute l'année une température comprise entre 22 et 26°C, sans chauffage ni climatisation !

"C'est un bâtiment unique en son genre au Luxembourg, le premier à intégrer le concept 22-26, sans équipement technique, c'est à dire qu'il n'y a ni chauffage, ni climatisation, ni ventilation mécanique" résume Christoff Delli Zotti, l'architecte urbaniste qui dirige l'entreprise familiale. Construit en 2024, cet immeuble a fait ses preuves dès l'année suivante : "Ça fonctionne aussi bien en hiver qu'en été. Même cette année, on a bien supporté la canicule. Au plus haut, lorsqu'il faisait 36, 38°C à l'extérieur, on restait à 26°C à l'intérieur" se réjouit-il. "C'est une grande fierté d'avoir osé le construire. Et c'était un challenge, car il fallait obtenir les autorisations, ce n'était pas un bâtiment conventionnel". Un bâtiment qui a d'ailleurs obtenu un prix dans la catégorie durabilité au Luxembourg Architecture Award 2026.

Reconnu à l'international pour son expertise, Ralph Baden vante les mérites du bâtiment "22-26". Ici, il touche l'un des murs enduit à l'argile.
© RTL

Pour réussir cette prouesse, le bâtiment optimise les fameux "leviers" de l'efficacité thermique. D'abord, son ossature. Il y a du béton qui apporte la masse nécessaire. Mais pas seulement, explique Ralph Baden : "Derrière la facade en bois à l'extérieur, il y a un enduit, de la paille, et un autre enduit à base d'argile à l'intérieur. Que des matériaux naturels, sans ajouts de substances polluantes, ignifuges,biocides, etc."

Et ce type de mur respire (il a d'ailleurs obtenu la certification "breathe") : "il régule l'humidité, la prend quand elle est élevée dans l'air, la restitue quand elle l'air est plus sec. Ca évite la prolifération de spores dans l'air, donc des allergies, et quand il fait trop sec, l'air sec assèche les muqueuses nasales qui font barrière aux microbes."

À l'inverse, dans un logement "étanche", très isolé, "il faut apporter de l'air frais et éliminer l'air vicié. Cela se fait généralement via un système de ventilation mécanique (VMC). La climatisation aussi est là pour améliorer le confort. Mais le problème, c'est que si on n'entretient pas assez ces équipements, ça risque d'entraîner de la condensation, et le développement de moisissures, poussières, etc." prévient-t-il.

"On est des pionniers"

Autre levier, le bâtiment low-tech est équipé de ventaux hauts et étroits, installés à coté des fenêtres, et qui s'ouvrent et se ferment automatiquement en fonction des besoins, aussi bien thermiques que de qualité de l'air. "C'est ça qui fait qu'on a une climatisation naturelle" explique Christoff Delli Zotti. En hiver, l'isolation, la chaleur corporelle des employés et des équipements suffisent à maintenir une température confortable. L'été, l'air circule la nuit à l'intérieur du bâtiment et le rafraîchit.

"On a installé un système de régulation, qui réagit automatiquement grâce à des capteurs installés dans toutes les pièces, et qui mesurent température, humidité et CO2" explique Francis Schwall, ingénieur innovation chez Korr. Il nous donne un exemple en comparant deux pièces : "le grand open space, qui est exposé au nord, et le secrétariat, qui est au sud". En juillet dernier, malgré les canicules extrêmes et des écarts de plus de 20°C avec les températures nocturnes, ces deux pièces ont oscillé entre 20 et 26°C. "On a prouvé que ça marche. Il existe d'autres bâtiments avec le concept 22-26 dans le monde, mais on est pionniers car on utilise un système hybrique, combiné avec isolation paille, argile et une structure démontable en béton" se réjouit-il.

Le bâtiment a tenu ses promesses de maintenir un confort thermique toute l'année, y compris en plein hiver ou en période de forte canicule.
© DR

Christoff Delli Zotti : "Ce bâtiment n'est pas plus cher qu'un bâtiment classique, il est même moins cher, car les frais de maintenance sont très bas. On économise toute la partie technique qui représente habituellement 30-35% des coûts. Certes, on a une domotique assez sophistiquée, mais on a juste besoin d'électricité pour l'éclairage, les ventaux, etc.", sachant que cette dernière est produite en grande partie par des panneaux photovoltaïques sur le toit.

"C'est la preuve qu'on peut dévier de la construction standard avec VMC, climatisation, chauffage" renchérit Ralph Baden. "Le défi climatique nous tombe tous dessus, au Luxembourg et ailleurs, et il faut développer des solutions low-tech, concevoir le futur du bâtiment".

À Sandweiler justement, un habitant aurait bien aimé que sa nouvelle maison soit plus "canicule-compatible"...

Maison passive : "je m'attendais à mieux"

Boris Solecki a fait construire sa maison 2018. "C'est une maison passive, bloc béton, isolation avec laine de roche. Nous pensions être tranquilles avec cet isolant. Mais cet été, on a été surpris, on a eu très chaud, la maison ne s'est pas bien rafraîchie la nuit, même en ouvrant les fenêtres. On n'avait jamais vécu ça".

Il rapporte avoir mesuré jusqu'à 29°C à l'intérieur de la maison. "Franchement, je m'attendais à mieux, à une protection plus efficace, à quelques degrés de moins." Même en ouvrant les fenêtres la nuit, la maison se rafraîchissait à peine. Il a aussi essayé une autre méthode pendant la canicule, qu'il a vite regretté : "J'ai coupé la VMC, pour arrêter de faire rentrer de l'air chaud. Mais très rapidement, en quelques minutes, c'était très inconfortable. On se sent oppressé, on a presque de la difficulté à respirer, car la maison est très isolée."

© RTL

Cet été sur les réseaux, on a pu lire de nombreux témoignages d'habitants se plaignant de leurs maisons modernes et très isolées. Mais la maison qui se transforme en "four" l'été, "ce n'est pas le monopole des maisons modernes, passives. Ce problème touche aussi les maisons anciennes. Une maison basse énergie, c'est vrai, pourra être vulnérable du fait de son étanchéité, mais une maison conventionnelle, moins isolée, sans VMC, pourra surchauffer, tout comme les maisons en pierre" rappelle Ralph Baden.

Ajoutez à cela les nombreuses baies vitrées, les fenêtres, la VMC mécanique, autant de paramètres que Boris ne peut pas constamment optimiser, et vous obtenez la recette de cette surchauffe. "La domotique peut améliorer cette gestion, mais tout le monde n'est pas favorable à cette technologie".

Reste la solution par défaut : la climatisation. Il y a bien d'autres alternatives, comme l'illustre le 22-26, ou "des installations comme les puits canadiens, mais ça ne marchera pas partout, c'est du cas par cas. Avec le changement climatique, je crains qu'on ne doive davantage recourir à la climatisation qui va, hélas, consommer encore de l'énergie" conclut Ralph Baden.

Boris, lui, l'envisage très sérieusement : "On en a discuté avec ma femme, et on se demande s'il ne faudrait pas installer une climatisation dans les pièces où on dort, car les canicules s'annoncent plutôt régulières à l'avenir."

* : Le prénom a été modifié.

Appel à témoignage

Vous avez mal / bien vécu les canicules dans votre logement durant cet été 2026 au Luxembourg? Vous vivez dans un logement insolite au Luxembourg? Vous avez des problématiques en lien avec l'habitat ? Votre témoignage nous intéresse. Vous pouvez nous partager votre expérience en remplissant le formulaire ci-dessous. Si vous souhaitez que notre journaliste vous contacte, envoyez-nous un mail (romain.vandyck@rtl.com).

À voir, les précédents reportages de notre série sur la construction au Luxembourg :

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