C’est une pierre claire, allant du blanc jaunâtre au beige ou à l’ocre. Une pierre si robuste qu’elle a permis de bâtir les plus grands monuments du pays. Le Palais Grand-Ducal; la Cathédrale et la Gare de Luxembourg; le Pont Adolphe; le siège de la Spuerkeess; le Château de Larochette... Ils ont en point commun cette même pierre: le grès de Luxembourg.

C’est aussi une pierre 100% locale, dont la formation s’étend sur une bande large de 1 à 5 km, d’Arlon jusqu’à Echternach. Un filon sur lequel se sont établies pendant des siècles une multitude de carrières de pierre et de sable. Son érosion a aussi engendré ces formations typiques qui font l’originalité de la “Petite Suisse luxembourgeoise”, le Mullerthal.

Mais ne croyez pas que l’usage de cette pierre se limite aux monuments. Traversez le Luxembourg : elle est partout ! Depuis les somptueuses maisons de maître de la capitale, jusqu’aux plus humbles fermes de nos villages, le grès a donné son âme à l’architecture luxembourgeoise.
Mais ça, c’était avant.
Oui, le grès de Luxembourg a eu son âge d’or. Mais aujourd’hui, le marché de la construction n’a d’yeux que pour le dieu “béton”. Malléable comme de l’argile, puis solide comme un roc, ce matériau a révolutionné l’architecture, permettant les constructions les plus audacieuses. Soyons sérieux : jamais on n’aurait pu construire à Dubaï le Burj Khalifa, la plus haute tour du monde, en pierre de taille !
Le béton a aussi permis de construire “pour pas cher”, de démocratiser l’architecture “low-cost”. Vous avez l’impression de voir les mêmes constructions à Differdange, Strasbourg ou Athènes? Les mêmes immeubles cubiques et à toit plat, les mêmes maisons unifamiliales ? Bienvenue dans l’ère de l’architecture générique, permise par la mondialisation du béton. Et tant pis si ça gomme au passage l’identité d’un village, d’une région, d’un pays.

Le béton est le socle de nos civilisations modernes. On ne sait plus construire sans. Donc utiliser la pierre pour construire une maison ou un immeuble? Qui, en 2026, aurait les moyens financiers, les autorisations requises, ou même l’idée saugrenue de faire ça? Pourtant, cette idée n’est pas folle pour tous.
Nous nous sommes rendus dans la vallée de L’Ernz Blanche, près de Larochette. Nous y avons rencontré Michel Pirotte, l’administrateur des Carrières Feidt. Il nous emmène sur les sites de Gilsdorf et de Ernzen, qui datent de l’époque de l’essor du grès luxembourgeois à la fin du 19e siècle. “C’est une pierre qui a des caractéristiques physiques et chimiques qui la rendent très intéressante pour la construction. Elle a une excellente longévité, elle résiste à ce qui peut l’attaquer dans le temps : la pollution, l’acidité de l’eau... Et elle ne nécessite pas d’entretien. C’est pour ça qu’on l’a beaucoup utilisé pour des revêtements de sol, des dallages, et qu’on la retrouve partout au Luxembourg.”

Mais serait-il réaliste de demander à un architecte une maison en grès de Luxembourg, à notre époque? “Je pense qu’il va émettre certaines réserves. Mais à partir du moment où le concept est bien établi, c’est possible. Il faudrait juste adapter les concepts de construction actuels aux propriétés de la pierre”.
Comprenez qu’à notre époque où tout est calibré, normé, le béton jouit de l’avantage de pouvoir facilement répondre aux cahiers des charges des maîtres d’oeuvre. Tandis qu’un type de pierre pourra différer d’un autre type de pierre, au niveau de ses propriétés mécaniques, chimiques... Une pierre sera par exemple parfaite pour des encadrements de fenêtre, mais cette même pierre ne passera pas l’hiver si elles sert à la fondation d’une maison.
Sans oublier la différence numéro un avec le béton: le budget. Autrefois, la pierre était un matériau répandu, accessible au plus grand nombre, car il y avait toujours des pierres et un artisan pas loin de chez soi. Aujourd’hui, on imagine mal obtenir un devis “bon marché” pour un projet de maison en pierre au Luxembourg ! “Oui, par rapport à un équivalent béton. Mais si on regarde sur le long terme, cette différence s’inverse. La pierre est bien plus durable, dans le temps et écologiquement parlant, que le béton” plaide Michel Pirotte.
La pierre a effectivement l’avantage d’être un matériau local, et de nécessiter peu de ressources pour son extraction et son façonnage. “La pierre a une durée de vie très longue, et est recyclable sans perdre ses qualités. Et en plus, avec nos carrières, on participe au maintien de l’écosystème, car les carrières sont propices à une colonisation animale et végétale” ajoute-t-il. Le béton, lui, c’est tout le contraire : il faut des moyens colossaux pour extraire, transporter et transformer les ingrédients nécessaires à sa fabrication. Il présente une forte empreinte carbone (4 à 8 % des émissions mondiales de CO2 !) et contribue à un épuisement des ressources, notamment en sable (à l’origine d’un trafic insoupçonné et dévastateur).
Mais comme toutes les professions artisanales, les carrières Feidt souffrent d’une pénurie de personnel qualifié. “Il n’y a plus beaucoup de formations pour ces métiers, et on doit souvent faire appel à des employés français, allemands, belges” explique Michel Pirotte.
Et qui n’ont pas forcément besoin d’avoir des ampoules aux mains pour tailler des pierres. C’est le cas du Français Henri-Louis David, un tailleur de pierre qui a remplacé le marteau par la souris d’ordinateur. Il a fait une formation au seins des Compagnons du Devoir, et durant son tour de France, il a fait un détour par les carrières Feidt au Luxembourg. “Ca s’est bien passé, alors après mon compagnonnage je suis revenu pour travailler ici” raconte-il.
Il taille des pierres grâce à l’informatique et des programmes d’usinage 3D. “On utilise même l’I.A., qui permet de calculer plus vite le marquage des passages de la fraiseuse”. La pierre de Gilsdorf, par exemple, “est un grès de très belle qualité, mais extrêmement dur. Grâce à l’usinage on arrive a faire des choses beaucoup plus fines qu’autrefois, et en moins de temps”.

“Il y a un retour à la pierre. On voit de plus en plus des personnes qui aiment les bâtiments en pierre, car ils s’aperçoivent que le bâtiment en pierre, il vieillit, mais il vieillit bien”
Si elle a tant d’avantage, pourquoi on ne construit plus en pierre, alors? “Pour plusieurs raisons. Mais pour une question de temps déjà, car oui, ça va plus vite de couler du béton que de tailler une pierre. Et puis pour des raisons économiques. Le béton armé, avec le ferraillage, permet de construire beaucoup plus haut en utilisant moins de matière. Si je devais faire un gratte-ciel avec cette pierre, je n’aurais pas fini” rit-il.
En revanche, pour rénover une maison, il est convaincu que la pierre reste une option : “Oui, on a des cas de restaurations où les gens veulent du massif, des encadrements en pierre, des escaliers en pierre, des choses qui durent dans le temps, pour léguer quelque chose à leurs enfants. C’est quelque chose qui a toujours existé : les Egyptiens appelaient déjà la pierre ‘le matériau de l’éternité’ " sourit-il.
Pierre Cupif, tout jeune tailleur de pierre, se sent lui aussi héritier d’une longue tradition : “Ce que j’adore, c’est reproduire les mêmes gestes, et d’utiliser pratiquement les mêmes outils que les tailleurs de pierre de l’antiquité” s’enthousiasme ce Compagnon du devoir, qui a fait lui aussi un détour par le Luxembourg pour se former. “À 15 ans, je suis parti de chez moi, j’ai foncé pour suivre ma voie, apprendre à devenir tailleur de pierre. Je sais que ce n’est pas fréquent chez les jeunes de ma génération. Moi, quand je me promène à Luxembourg-Ville, et que je vois cette architecture, ces ornementations en pierre, je regarde pas devant moi, je regarde en l’air !”

L’architecture contemporaine le fascine moins : “une maison moderne, style bois et placoplâtre à l’intérieur, et toute blanche et cubique à l’extérieur, je pourrais trouver ça beau, mais en vrai, ça m’attriste. Car on n’utilise plus les matériaux naturels, on est obligé d’importer des matériaux moins chers et plus polluants.”
Lui aussi croit en la pierre : “Aujourd’hui, ce ne serait pas déconnant de construire une vraie maison neuve totalement en pierre. Il faut juste se lancer, appeler une carrière, et faire le choix de donner les clés à des artisans et des personnes qui ont le savoir-faire. Ce sera plus long à la construction, ok, mais aussi plus durable.” C’est pourquoi il incite aussi à racheter des maisons anciennes en pierre, “car au niveau de l’isolation ou de la ténacité sur le long terme, la pierre gagne largement.” C’est d’ailleurs son rêve :"Moi, dès que possible, j’achète une vieille maison en pierre à rénover, à la campagne. Ce n’est pas ce qui manque! " sourit-il.
Vous habitez dans une maison en pierre au Luxembourg ? Une demeure ancienne et insolite, avec ses avantages et ses inconvénients ? Votre témoignage nous intéresse. Envoyez un mail à l’adresse romain.vandyck@rtl.com pour nous raconter ça!
Notre précédent article de cette série sur l’architecture :