
Le télétravail est-il devenu le nouveau fantasme de la majorité des salariés ? A en croire les résultats de notre sondage, publiés mardi, on serait tenté de répondre par l’affirmative. Pour nos lecteurs, dont près de 600 se sont exprimés, le travail à domicile n’a que des avantages. En Grande Région, où l’on sait que les autoroutes sont saturées, il engendre “moins de trafic, moins de stress et moins de pollution”: telle est la réponse la plus fréquente.
“Je perds quatre heures par jour dans les bouchons, alors pour moi, il n’y a pas photo” résume Jean-Francois, analyste en informatique résidant à Liège, et qui parle pour une immense majorité de frontaliers qu’ils soient belges, français ou allemands, mais aussi de résidents luxembourgeois qui ont vu les autoroutes du pays se remplir ces dernières années.
“Ce temps de trajet entre le domicile et le bureau est devenu trop important par rapport au temps de travail” renchérit Marion, cadre bancaire à Soleuvre, même si elle craint que “les pratiques managériales ne soient pas adaptées à l’éloignement des salariés et ce, pendant encore un bon moment.”
“Certains employeurs ont un besoin de tout contrôler, ce qui freine l’épanouissement et l’efficacité du salarié” plaide un lecteur anonyme, qui se dit cofondateur d’une société de consulting IT en France où il a généralisé le télétravail. “Quand un métier demande de travailler sur ordinateur, il n’y a pas de contraintes à autoriser le télétravail.”
Ainsi, certains l’opposent au travail en open-space, ces bureaux ouverts où les salariés sont à la vue de tous, de leurs collègues comme de leurs supérieurs. “On gagne en concentration, ce que les open spaces ne permettent pas, ou peu. Le télétravail permet d’avoir une vraie journée de boulot qui n’est pas interrompue par des réunions souvent peu productives.”“Même mes supérieurs me disent que j’ai plus de rendement en télétravail” affirme Roby, de Rodange, Social Media manager et qui élève seul son enfant. Pour lui, cette crise doit nous amener à repenser la notion de temps de travail. “Les horaires, dans certains métiers, ça ne veut plus rien dire. On peut “glander” six heures au bureau et boucler un travail en deux heures. Il faut raisonner en terme d’objectifs et non en nombre d’heures!”
Le télétravail permet également “de réaliser des économies non négligeables”, car plus besoin de passer aussi souvent à la pompe, et “évite de se contaminer les uns les autres”, le coronavirus restant une menace pour bon nombre d’entre vous. “Aujourd’hui, travailler dans son entreprise est devenu plus compliqué et plus stressant qu’avant, avec toutes les mesures que l’on doit respecter” souligne Guillaume, de Metz, conducteur de ligne de production.
Certains peuvent en témoigner dans la mesure où le télétravail s’est généralisé dans le tertiaire depuis le confinement: il permet pour beaucoup “une meilleure qualité de vie”. C’est ce que prétend “Nono”, employé dans un bureau d’études en France, qui se verrait bien télétravailler deux jours par semaine. C’est d’ailleurs le rythme idéal, à en juger par les résultats de notre sondage. “Si j’avais le choix, je télétravaillerai les mardis, jeudis ou vendredis, soit les jours générant le plus de bouchons au Luxembourg -moins de monde le lundi car certaines boutiques sont fermées et le mercredi car certains employés ne travaillent pas afin de rester avec leurs enfants.”
Niveau vie privée, ce temps gagné “permet d’accomplir plusieurs tâches ménagères, de s’occuper des animaux domestiques, de profiter des enfants, et même de préparer de bons repas fait maison” ajoute Frédéric, employé de banque à Luxembourg-ville. Jean, fonctionnaire à Luxembourg, pense surtout à sa famille: “On se voit davantage, c’est plus agréable que de ne partager que des soirées, en étant fatigué et parfois, de mauvaise humeur.”
Et puis, il y a ceux que le télétravail inspire presque une réflexion philosophique, comme François, directeur d’une société à Luxembourg: “cela améliore notre approche de la vie et de l’écologie, on est en osmose avec ce qui compte le plus: la famille. Être loin de son toit, c’est se créer un univers trop factice et trop éloigné des valeurs humaines qui donnent tout son sens à la vie.”
A contrario, il y a ceux que le télétravail ne “branche” pas plus que ça. D’abord, pour une raison simple et que l’on a déjà constaté: “cela porte un coup très dur aux commerces locaux” avance Luis, éducateur à Manternach. Dans un pays comme le Luxembourg, qui offre des emplois aux frontaliers mais qui vit également de leur dépense au quotidien, notamment à l’heure du déjeuner, la semi-sédentarisation des salariés n’est pas une bonne nouvelle.
D’autres y voient quelques effets pervers, notamment une frontière entre vie professionnelle et vie privée qui peut s’opacifier. “La déconnexion n’est pas forcément facile quand le bureau entre dans la sphère privée” avance un frontalier belge, il faut donc “mettre en place des aménagements légaux pour que le télétravail régulier soit efficace.” Autre conséquence fâcheuse du télétravail selon Jonathan, experts en recrutement en Belgique: “cela amène les patrons à n’évaluer leurs employés que sur la base de leur performance, dans une entreprise totalement “désocialisée”. Dans ce monde-là, le pire serait d’être viré par email ou par Skype. Alors un jour par semaine, ce serait bien suffisant.”
Moins de présence rimerait “à moyen terme” avec plus d’erreurs commises, selon Serge, qui officie dans le secteur de l’assurance à Luxembourg-ville. “La supervision et l’interaction permettent une certaine qualité de travail.”
A ce titre, la communication est un argument souvent mis en avant à l’heure de remettre en cause les bienfaits du télétravail, avancés par d’autres. “Pour moi, c’est très important de connaître les personnes avec qui on travaille, ça rend les choses plus faciles dans beaucoup de situations” confie François, informaticien au Luxembourg, et qui aurait donc toutes les raisons de militer en faveur du télétravail. Mais celui-ci explique “comprendre” son employeur, qui a demandé à ses salariés de revenir au bureau sitôt le déconfinement prononcé. “C’est dommage de ne pas pouvoir faire confiance à tout le monde, mais vu le nombre de salariés qui ne font déjà pas grand chose en étant présent physiquement au bureau, je comprends que certaines entreprises veulent contrôler leurs employés.”
Et puis, tous les télétravailleurs en herbe n’y pensent pas forcément, mais “ils devraient avoir un minimum de lucidité et de connaissances des risques liés à la protection des données”, dans la mesure où beaucoup utilisent leur ordinateur personnel. “Des formations devraient être obligatoires.”