Grande RégionLes discothèques à l'agonie, "tout le monde ne survivra pas"

Raphaël Ferber
Toujours fermées en raison de la crise du coronavirus, les discothèques sont au bord de la faillite. Sauf celles qui parviennent à développer un nouveau concept.
© Shutterstock/image d’illustration

Ce sont les grands oubliés de la crise du coronavirus: depuis plus de cinq mois, les clubs et autres discothèques sont fermés. Et alors que l’été tire à sa fin, leur horizon ne s’éclaircit toujours pas. Au Luxembourg, le Conseil d’État a certes autorisé mi-juillet leur réouverture, à condition de fermer à minuit et de ne pas danser. “Mais bon, honnêtement, qui sort en club avant minuit? s’interroge Jonathan Engel, le directeur du White, installé à Foetz. D’autant plus que “les bars et les cafés, très prisés en été, ont les mêmes horaires que nous.”

Tous s’accordent à dire que, sur le plan économique, c’est une catastrophe pour tous les acteurs de la nuit.” Le gouvernement luxembourgeois a bien octroyé des aides, soit 10.000€ en deux versements de 5.000€, en plus de la mise en place du chômage partiel, comme pour les établissements du secteur de l’Horesca. Mais ce n’est évidemment pas suffisant pour couvrir les frais fixes des clubs, notamment les loyers très élevés du Luxembourg. Au White, dont le chiffre d’affaires s’élève à environ 100.000€ par mois selon son directeur, le calcul est vite fait et la perte colossale.

“Je suis assez pessimiste pour l’avenir des discothèques, je ne sais pas si nous allons pouvoir survivre” lance Jonathan Engel qui dit néanmoins “comprendre” que les clubs ne puissent pas “accueillir 1.000 personnes tous les week-ends” pour le moment. “Il va falloir s’adapter à la situation, nous n’avons pas le choix. Peut-être en s’orientant vers un nouveau concept, avec des horaires aménagées...”

LE MÉLUSINA EST DEVENU UNE BRASSERIE

© Facebook/Melusina

Au Mélusina, lieu emblématique des soirées luxembourgeoises, les frais fixes représentent 20.000€ par mois, soit plus de 100.000€ depuis le mois de mars. Une dizaine de salariés ont été mis au chômage partiel. “Soit on déposait le bilan, soit on créait un restaurant avec des spectacles” explique Dan Crovisier, le gérant. La deuxième option a été retenue, et le club -qui n’en est donc plus vraiment un- a rouvert lors de la semaine du 15 août. On peut y aller pour manger ou boire un verre, des spécialités luxembourgeoises y sont servies, ainsi que des tartes flambées. Les clients sont servis assis et sur scène, un DJ se charge de mettre l’ambiance.

“Pour nous, c’est assez bizarre: on n’aurait jamais imaginé passer d’une discothèque à un restaurant dans un endroit comme le nôtre. Ce n’était pas notre but, on n’a pas l’expérience du service et de la cuisine. Mais après deux, trois mois à se poser des questions, il fallait agir. Alors on a fait des travaux durant quatre semaines et ce n’est d’ailleurs n’est pas terminé. L’investissement a été énorme. On embauche encore du personnel. Pour l’instant, on ne fait que perdre de l’argent. Clairement, on n’en gagnera pas cette année. Mais on a envie de travailler, et on espère que ça va fonctionner.”

Plus de 50.000€ ont été dépensés pour créer ce nouveau concept, dont la durée de vie est programmée -pour l’instant- jusqu’au mois d’octobre. “Ensuite, on verra. Ce n’est pas nous qui décidons... On veut refaire du “clubbing” mais s’il le faut, on continuera à faire de la restauration, on en a les moyens et la volonté. Le but, c’est de survivre. Mais tout le monde n’a pas la possibilité de transformer sa discothèque en restaurant, et donc, tout le monde ne survivra pas...”

Sur les réseaux sociaux, un hashtag a été créé par des acteurs du monde de la nuit au Luxembourg: “#Dontforgetus” (“Ne nous oubliez pas”). Une demande de soutien avant tout adressée au gouvernement, sans doute aussi un peu aux clients. “Les gens ont envie de sortir mais on nous empêche de travailler, et tant pis si on a des loyers à payer... C’est le sentiment général du monde de la nuit.”

“LA BOULE AU VENTRE” AU PRINCE’S DE THIONVILLE

En Lorraine, les discothèques vont pouvoir compter sur des aides d’urgence de l’État français. Le ministre délégué au Budget a annoncé, le 24 juillet, que les loyers, factures d’eau et d’électricité et autres frais des boîtes de nuit seront pris en charge à hauteur de 15.000 euros par mois maximum, sur les mois de juin, juillet et août, et sur justificatifs. Cette aide s’ajoute aux 1.500€ alloués par mois. Une somme sur laquelle Pascal Barilaro, le directeur de la boîte de nuit le Prince’s à Thionville, dit ne pas pouvoir compter.“Le problème est que le gérant de ma discothèque, c’est mon beau-père et qu’il est à la retraite. On n’a donc pas droit à ces 1.500€. Concernant la prise en charge de tous les frais, il faut, pour cela, que les factures soient acquittées. Or, quand on n’a pas de trésorerie, on ne peut pas acquitter les factures... Et donc, on ne peut pas être remboursé par l’état.” D’ici la fin août, la perte (chiffre d’affaires, loyers, assurances...) est estimée à 372.000€ au Prince’s.

© Raphaël Ferber/RTL 5Minutes

“C’est vraiment très dur” réagit Pascal Barilaro, d’autant plus qu’il pensait pouvoir ouvrir son club le 10 juillet dernier, après que le comité “Nuits, lieux musicaux festifs et de vie” ait présenté une liste de garanties sanitaires au gouvernement. Mais le ministre de la santé, Olivier Véran, a finalement fermé la porte deux jours avant, soit le 8 juillet. “Le Conseil scientifique ne voulait pas entendre parler de l’ouverture des pistes de danse et nos syndicats avaient soumis un protocole qui était d’en faire un carré VIP avec des banquettes et des tables, le port du masque obligatoire et le droit de danser uniquement à table. On était parti là-dessus, on a modifié la discothèque... pour rien se désole le directeur du Prince’s.

En France, pour le propriétaire ou l’exploitant d’un établissement recevant du public, difficile de s’orienter vers la restauration, classée type N, quand on est une discothèque, classée type P. “Cela prend des mois pour passer d’un type à un autre, alors j’ai préféré conserver la classification de ma discothèque” précise Pascal Barilaro, locataire des murs du Prince’s depuis plus de 20 ans. “On ne peut pas négliger ce qu’il s’est passé. Mais la situation est nettement moins grave aujourd’hui. Les gens dansent quand même dans les restaurants et dans les bars. Et nous, on regarde, impuissants. Aucune date de réouverture n’est annoncée. On a la boule au ventre car on ne voit pas le bout du tunnel.”

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