Des maires, mais zéro habitantCes six villages lorrains morts pour la France

Christophe Wantz
Rasés pendant la bataille de Verdun, six villages situés en Lorraine, ont un maire chargé d'entretenir leur mémoire, mais aucun habitant. Leurs villages n’ont jamais été reconstruits mais continuent à faire partie des 35.585 communes françaises.
© ZYLBERYNG DIDIER / Hemis via AFP

Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux et Louvemont-Côte-du-Poivre sont des villages lorrains qui ont été déclarés “morts pour la France” par l’État. Initialement les villages de Douaumont et Vaux-devant-Damloup avaient aussi cette particularité. Mais ils sont désormais habités. Pour comprendre cette particularité, il faut remonter plus d’un siècle en arrière.

Il y a exactement 110 ans débutait la bataille de Verdun, l’une des plus meurtrières de la Grande Guerre. Le 21 février 1916, les Allemands, qui veulent “saigner à blanc” l’armée française et amener Paris à demander la paix, lancent une grande offensive au nord de Verdun.

En décembre 1916, quand la bataille se termine, les lignes n’auront presque pas bougé de leur point de départ, illustrant l’absurdité de ce combat.

© ARCHIVES/AFP

La bataille aura duré 300 jours, du 21 février au 18 décembre 1916, et fait plus de 700.000 victimes, 300.000 morts et 400.000 blessés. Toute la zone a été rasée. Le champ de bataille ressemblait à un sol lunaire. Songez que 53 millions d’obus sont tombés ici.

Après l’armistice de 1918, l’État déclara une large zone du département de la Meuse impropre au retour des habitants, en raison du nombre incalculable de munitions encore enfouies dans son sol.

Conformément à la loi du 17 avril 1919 sur la réparation des dommages causés par fait de guerre, qui prévoyait notamment que l’État se rendrait acquéreur des terrains dont “la remise en état nécessiterait une dépense supérieure à la valeur du terrain supposé reconstitué”, il fut procédé à l’expropriation du territoire des villages détruits et au reboisement de la zone.

Néanmoins, “en mémoire des habitants de ces communes et en l’honneur des soldats qui tombèrent dans la zone”, l’État décida de conserver l’existence administrative et le nom de ces villages.

Sur les huit villages détruits, six sont restés des communes inhabitées, gérées par des “maires” dont la charge est d’assurer l’entretien des lieux, devenus essentiellement boisés.

Personne ne va voter pour ces maires, mais il ont toutes les chances d’être reconduits. Ils ne peuvent en effet pas être élus puisqu’il n’y a pas de votant, ces six maires sont nommés par le préfet. Dans la famille de Jean-Pierre Libert, la fonction se transmet de père en fils depuis 1925. Avec ses deux adjoints, ses filles, le maire de Beaumont-en-Verdunois a candidaté en septembre 2024, après la mort de son père. “On doit proposer notre candidature au département, qui la propose au préfet”, explique-t-il à RTL.

Villages martyrs

Comme ses collègues de Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux et Louvemont-Côte-du-Poivre, les cinq autres communes du canton de Charny-sur-Meuse dévastées par les combats, le maire sera nommé après le 2è tour du 22 mars par le préfet de la Meuse pour administrer les villages martyrs.

Toutes sans habitant, ces communes n’ont jamais été reconstruites. “Elles ne l’ont pas été en raison de la présence trop importante de munitions non-explosées et de sols bouleversés et pollués, explique-t-on à la préfecture, ajoutant qu’après l’armistice de 1918, il n’y restait “pas un mur debout”.

Toutefois, pour conserver leur mémoire après la Grande guerre, l’Etat a décidé en 1919, lors des premières élections municipales organisées après le conflit, de les doter d’un conseil municipal restreint.

Des maires non élus

Dans ces six communes “désertes”, le maire est avant tout le garant de l’entité administrative. Ainsi, officiellement, on ne dit pas “maire de Bezonvaux” mais “président de la commission municipale, maire de Bezonvaux”.

À quelques différences près, ces maires nommés par l’autorité administrative ont les mêmes attributions que leur collègues élus: ils reçoivent une écharpe tricolore et tiennent leur registre d’état-civil, bloqué dans les six communes à “zéro habitant” depuis 1918.

Mais ils n’ont pas le statut de “grand électeur” et ne peuvent donc pas élire les sénateurs.

Beaumont-en-Verdunois comptait 186 habitants en 1911; Bezonvaux, pris et repris seize fois en deux mois par Français et Allemands, en avait 149 la même année; Cumières-le-Mort-Homme en dénombrait 205; Haumont-près-Samogneux 131; Louvemont-Côte-du-Poivre 183 habitants et Fleury-devant-Douaumont 422.

Chacune de ces communes “mortes pour la France” compte une chapelle-abri et un monument aux morts.

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