Le 12 mars ont lieu les élections sociales au Luxembourg. Plus de 600.000 résidents et frontaliers voteront. Nora Back, présidente de la Chambre des salariés, explique les enjeux de ce vote capital pour les cinq ans à venir.

Que changeront les élections sociales pour un salarié 

Nora Back: "Concrètement, il sera défendu par les membres de la Chambre des salariés. S'il donne sa voix à la Chambre des salariés, c'est qu'il donnera plus de poids politique à cette Chambre des salariés, qui va rédiger des avis sur tous les projets de loi, règlement grand-ducaux, etc., et sa voix aura une importance. Elle sera plus écoutée face à la politique.

Dans les entreprises, le salarié pourra aussi élire ses représentants. Le 12 mars auront lieu dans toutes les entreprises de plus de 15 salariés les élections sociales des délégations du personnel. Concrètement, il aura donc des collègues dans son entreprise qui vont le défendre, améliorer ses conditions de travail, son salaire, sa situation au travail, et il ne sera donc pas isolé face à son patron".

Comment la Chambre des salariés défend-elle les salariés ?

"La Chambre des salariés fait plein de choses. La première, c'est évidemment qu'elle rédige des avis par rapport au projet de loi, et règlements grand-ducaux. Dans le processus législatif, nous avisons tous les projets et nous pouvons donc mettre en avant les intérêts des salariés et des retraités.

Ensuite, elle alimente tout le débat politique, parce qu'elle organise très régulièrement des conférences ouvertes au grand public et ça, c'est quelque chose qui intéresse. Des représentants des employeurs, des représentants de la politique et des gens qui travaillent viennent à ces conférences.

Elle réalise souvent des enquêtes et c'est quelque chose de très important. Comme le Panorama social, c'est une enquête qui mesure les inégalités au Luxembourg. Et grâce à cet instrument, elle a réussi à mettre les inégalités sociales à l'ordre du jour, de manière constante, dans tous les débats politiques. Aujourd'hui même des politiciens, des personnes de la vie sociale et politique, utilisent les résultats de notre enquête pour démontrer que les inégalités augmentent, qu'il y a de plus en plus de gens qui sont en situation précaire ou de pauvreté. Donc, ça aide vraiment à faire bouger les choses dans le bon sens.

On a une autre enquête, la "Quality of Work Index", qui mesure le bien-être des gens au travail, via laquelle nous réussissons vraiment à démontrer qu'il y a un mal-être".

Est-ce que ça veut dire que la Chambre des salariés est contre les patrons?

"Non, la Chambre des salariés n'est pas contre les patrons. Au contraire, je pense même dans un monde idéal on pourrait, ensemble avec les employeurs, essayer de faire une prévention avant que les choses aillent dans le mauvais sens. Donc ça peut aussi être dans l'intérêt d'une entreprise et d'un employeur d'agir ensemble avec son personnel évidemment, ses représentants du personnel et par là aussi avec la Chambre des salariés. Plus les gens travaillent dans un bon climat et sont motivés, mieux c'est pour l'Économie et pour l'entreprise".

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Les salariés sont de moins en moins satisfaits au travail alors qu'ils y passent beaucoup de temps. Quelles solutions proposez-vous?

"Il y a plusieurs solutions. Premièrement, il faut réduire le temps de travail avec maintien du salaire. On dépense déjà beaucoup trop de temps de notre vie sur le lieu de travail. Donc, il faudra vraiment aménager les horaires de travail, de manière à ce qu'on puisse concilier notre vie professionnelle avec notre vie privée, ce qui devient de plus en plus compliqué.

En plus, avec les nouveaux métiers et avec la digitalisation du monde du travail, nous sommes de plus en plus interconnectés avec notre travail. Et c' est beaucoup plus difficile, en fin de journée et après un poste, de déconnecter. Donc, là aussi, il faut vraiment agir et veiller au droit à la déconnexion.

Pour un bien-être au travail, il faut vraiment agir sur les conditions de travail. Aujourd'hui, on parle de moins en moins de la pénibilité physique du travail. Mais, beaucoup plus aussi de la charge mentale et des conséquences psychiques sur le bien-être des salariés. Là aussi, il faut vraiment veiller à ce que les gens ne tombent pas malades par leur travail. Ce n'est pas un monde dans lequel nous aimons vivre.

Il faut vraiment faire de la prévention, agir sur le bien-être des salariés, agir rapidement sur les risques psychosociaux et les conséquences désastreuses comme le burn-out, les dépressions, la fatigue, le stress, le mobbing, etc.

Un rôle très important dans le bien-être et la satisfaction du salarié sur le lieu de travail, est le fait de pouvoir codécider, d'avoir un droit de parole, un droit d'agir aussi sur son milieu de travail".

Les salariés cherchent un meilleur équilibre entre cette pression au travail et leur vie privée. Comment la Chambre des Salariés peut agir?

"Ça parait simple, mais c'est très très compliqué. Parce qu'en fait, il faudrait agir au niveau légal. Il faudrait écrire des lois qui permettent une meilleure conciliation entre vie privée et vie professionnelle. Et pour cela il faut premièrement une volonté politique. Ce qui est très difficile.

Après, il faut la volonté des employeurs. Ce qui paraît encore plus difficile. Parce que l'employeur, dans sa vision du monde, essaye d'avoir la flexibilité maximale du salarié et de l'avoir à sa disponibilité de manière maximale. Ce qui totalement contraire au bien-être des salariés et à notre Work Life Balance.

Les salariés veulent savoir quels sont leurs horaires de travail, avoir une certaine prévisibilité pour pouvoir agencer leur vie privée, pour pouvoir gérer les crèches et les foyers pour les enfants, leur sport, leur vie sociale. Pour cela, il faut vraiment essayer d'avoir une organisation du temps de travail optimale et bien prévisible. Pour cela, il faudra des lois.

Et dans ces lois, on pourrait aussi garantir le repos hebdomadaire, par exemple, dans les secteurs où on n'a pas besoin forcément de travailler les dimanches. On pourra assurer des congés sociaux, pour les gens qui ont besoin de s'occuper de leur famille. On pourra avoir plus de droits à des congés parentaux etc. Aujourd'hui, le gouvernement -je vous donne un exemple- nous parle de prolonger le congé parental, ce qui est une bonne chose. Mais il veut le prolonger sans maintien du salaire. Donc, ça permettrait à ceux qui ont l'argent de rester à la maison pour s'occuper de leurs enfants, mais ceux qui doivent aller travailler pour avoir leur salaire, ils ne pourront pas bénéficier de ce nouveau congé parental".

Le risque pour le marché du travail du Luxembourg, n'est-il pas d'être beaucoup moins attractif à l'avenir?

"Oui, aujourd'hui, on a un sérieux risque de perte de main-d'œuvre due à la perte d'attractivité des différents secteurs de l'économie. Nous avons déjà actuellement une pénurie de main-d'œuvre dans presque tous les secteurs économiques, et nous avons besoin de la main-d'œuvre des frontaliers. Pendant la période Covid, nous avons bien vu à quels points nous sommes dépendants de ces travailleurs-là. Mais du moment qu'ils voient que les conditions de travail et les salaires au Luxembourg sont moins attractifs, ils n'ont plus intérêt à passer la frontière tous les jours et à faire des centaines de kilomètres tous les jours pour aller travailler au Luxembourg. Donc, il faut qu'on agisse. Il faut vraiment qu'on rende les lieux de travail plus attractifs, donc avec des salaires plus et des conditions de travail plus attractifs".

Les meilleurs salaires ont toujours été à l'origine de l'attractivité du Luxembourg...

"Oui, mais malheureusement ce n'est même plus le cas au Luxembourg actuellement, que les salaires sont beaucoup plus attractifs que dans nos pays voisins. Parce que nous avons vu que le salaire social minimum, aujourd'hui, est dépassé dans certains secteurs dans les pays limitrophes. Et quelqu'un qui est au salaire social minimum, n'a plus intérêt à passer la frontière.

Ce mythe sur les salaires très élevés au Luxembourg, doit aussi une fois être dénoncé, parce que nous avons aussi des coûts de la vie qui sont beaucoup plus élevés que dans d'autres pays. Et nous constatons aussi, grâce au Panorama social, par exemple, que malheureusement le taux de risque de pauvreté augmente tous les ans. Et que le taux de travailleurs pauvres au Luxembourg est le plus élevé de toute la zone Europe.

Nous revendiquons l'augmentation du salaire social minimum, le maintien du système de l'indexation, parce que c'est notre seul garant d'avoir des compensations à la perte du pouvoir d'achat en temps d'inflation élevée. Et nous revendiquons aussi plus de conventions collectives. C'est le troisième levier pour vraiment assurer de meilleurs salaires au Luxembourg".

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Il n'y a pas si longtemps, il était question de la semaine des quatre jours de travail au Luxembourg. Qu'en est-il?

"En effet, avant les élections parlementaires au Luxembourg, certains partis avaient mis en avant une réduction du temps de travail. Aujourd'hui, avec le nouveau gouvernement, et selon le programme de coalition, ce n'est plus à l'ordre du jour, malheureusement. C'est plutôt même le contraire. Parce que le programme de gouvernement sur le temps de travail, est très libéral, voir ultralibéral et prône une flexibilisation encore accrue dans le temps de travail".

Peut-on s'attendre à des avancées sur le télétravail?

"J'espère sincèrement qu'on pourra faire des avancées au niveau du télétravail au Luxembourg. Nous avons au Luxembourg la spécificité justement que nous avons plusieurs règles pour les travailleurs dans une entreprise. Un travailleur français, allemand, belge et résident luxembourgeois ont d'autres systèmes pouvoir travailler en télétravail. C'est une grande difficulté. Donc, il faudra un déblocage à ce niveau-là. Un accord bilatéral ou, encore mieux, entre tous les pays sur le fait de pouvoir travailler plus en télétravail. Mais là aussi, il faut une volonté politique pour pouvoir permettre plus de télétravail".

Quels sont vos espoirs?

"Un sujet qui va être abordé rapidement et qui nous intéresse vraiment beaucoup est le sujet de la loi sur les conventions collectives de travail. Nous avons une directive européenne qui oblige tous les pays membres à avoir une couverture de 80 % des salariés par une convention collective.

Au Luxembourg, on est à peine à 50 % à peu près des salariés qui sont couverts par une convention collective. Donc on a cette obligation légale européenne d'agir et de mettre en place plus des conventions collectives. D'ailleurs le nouveau ministre du Travail a déjà convoqué un comité permanent du Travail et de l'Emploi. Ça nous donne espoir aussi, qu'on va avancer quand même rapidement sur ce point".

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