
Si on tape “Luxembourg” sur les réseaux sociaux, on tombe sur les habituelles présentations du pays le plus riche du monde, et autres “city trip” au Grand-Duché... Mais on trouve aussi de nombreuses vidéos aux titres suggestifs : “immigrer gratuitement au Luxembourg”, “Fais ça pour décrocher un emploi au Luxembourg”, “Pourquoi il faut quitter le Canada pour le Luxembourg”...
À en croire ces vidéos, le Grand-Duché serait un “eldorado”. Ce qui se comprend : l’attractivité du prospère Luxembourg n’est plus à démontrer. Mais l’accès à son territoire et à son marché du travail, lui, n’est pas si facile... même si une nouvelle loi vient justement de faire sauter un verrou.

Cette nouvelle loi, appliquée depuis le 1er septembre 2023, a un but assumé: faciliter l’embauche de ressortissants de pays tiers (originaires de pays hors Union Européenne). Car le marché de l’emploi luxembourgeois est sous tension. Il suffit de consulter la (longue) liste des métiers très en pénurie. Analyste de crédits, front office marchés financiers, infirmier, électronicien, éducateur, avocat, ingénieurs en tout genre... Pour ces métiers souvent très qualifiés, le Luxembourg ne trouve plus assez de candidats dans la proche région.
Jusqu’ici, lorsqu’un employeur cherchait un salarié pour ces métiers en tension, l’Agence pour le développement de l’emploi (Adem) disposait de trois semaines pour effectuer un “test de marché”, c’est à dire pour proposer d’abord le job aux demandeurs d’emplois inscrits chez elle. Les ressortissants de l’Union Européenne étaient donc clairement prioritaires. Or la nouvelle loi abolit ce test de marché, et l’employeur peut donc désormais recruter directement un candidat issu des pays tiers.
De plus, pour les jobs qui n’appartiennent pas à la liste des métiers très en pénurie, le test du marché continue d’être appliqué mais avec des délais raccourcis. Enfin, la loi facilite également l’accès au marché de l’emploi pour les ressortissants des pays tiers qui bénéficient du regroupement familial (plus de détails ici).
Bref, cette nouvelle loi vise à abattre certains remparts que la citadelle luxembourgeoise avait dressé pour favoriser la main d’oeuvre locale. Une bonne nouvelle pour soulager le marché de l’emploi, et pour les ressortissants des pays tiers. Ce n’est donc pas étonnant que sur les réseaux sociaux, des “influenceurs” se bousculent pour relayer l’information. Mais sont-ils toujours de bon conseil ? Nous avons posé la question à une experte de l’Asti (Association de soutien aux travailleurs immigrés).
“Le but, avec cette nouvelle loi, ce n’est pas de faciliter l’immigration, c’est de combler les trous du marché de l’emploi luxembourgeois, là où il y a une pénurie. Effectivement, cette loi va faciliter les choses pour une certaine catégorie de professions. Et si elle est correctement appliquée, cela devrait avoir une incidence sur le nombre de personnes qui vont demander le titre de séjour travailleur salarié” résume Laurence Hever, assistante sociale à l’Asti.
Mais attention, ajoute-t-elle aussitôt, “la demande ne peut être faite qu’avant l’entrée sur le territoire luxembourgeois, depuis le pays d’origine, ou depuis un autre pays européen si on détient un titre de séjour dans ce pays européen. Si la demande est faite depuis le sol luxembourgeois, elle est irrecevable”.

Elle donne l’exemple d’un Capverdien qui a un titre de séjour au Portugal. “Ce titre de séjour n’est valable que pour le Portugal, il ne peut donc pas venir vivre ou travailler ici au Luxembourg. Ce Cap-Verdien ne peut venir au Luxembourg qu’en cas de visite touristique, pour trois mois maximum. En revanche, s’il veut travailler au Luxembourg, on ne va pas lui demander de rentrer au Cap Vert pour faire sa demande, il pourra la faire depuis le Portugal.”
Autre rappel utile, le titre de séjour n’étant valable qu’au Luxembourg, l’immigré n’a pas le droit d’aller habiter de l’autre côté de la frontière pour échapper aux prix de l’immobilier luxembourgeois. “Leur titre de séjour n’étant valable qu’au Luxembourg, ils n’ont pas le droit d’aller habiter à Arlon ou à Thionville. S’ils le font, s’ils ont une adresse fictive au Luxembourg, c’est une fraude.”
Est-ce que cette nouvelle loi, ainsi que ces vidéos incitatives sur les réseaux sociaux, ont provoqué un afflux de demandes ? “Comme la loi date de septembre, il est encore trop tôt pour le mesurer, mais à notre niveau, on ne le remarque pas. En revanche, on a un afflux, non pas de travailleurs immigrés, mais de demandes d’information. Car quand cette loi a été présentée dans la presse, les gens ont pensé que c’était une forme de régulation pour les personnes sans papiers. Alors que ça n’a rien à voir, c’est une demande qui doit être faite avant l’entrée au Luxembourg, donc les sans papiers ne sont pas du tout concernés par cette nouvelle loi.”
Elle pointe d’ailleurs la complexité des textes de loi et des communications sur Guichet.lu (le portail pour les démarches administratives)... “On n’arrête pas de le dire au ministère, simplifiez les informations, expliquez de façon claire et accessible les chances d’obtenir un titre de séjour, les conséquences en cas de situation irrégulière. Plus on complique des informations, plus on a des malentendus. Et ces malentendus peuvent encourager des espoirs qui seront déçus” prévient Laurence Hever.
Bien sûr, pour les métiers hautement qualifiés, les entreprises se chargent généralement de débusquer eux-mêmes les talents à l’autre bout du monde, et de les assister dans leurs démarches administratives. Mais pour les autres, le parcours jusqu’au Luxembourg reste semé d’embûches. Elle évoque l’équivalence des diplômes : “Un diplôme obtenu dans un pays tiers peut ne pas être reconnu au Luxembourg. Une personne peut donc obtenir son titre de séjour, mais une fois au Luxembourg, ne pas convenir à l’employeur, à cause de ses qualifications, ou de son comportement. L’employeur pourra mettre fin à la période d’essai. Puisque c’est un métier en pénurie, la personne pourrait trouver un emploi dans une autre entreprise, repartir, ou devenir sans papier. C’est ça qui sera intéressant dans les prochaines années: savoir que sont devenues toutes ces personnes”.
Elle n’aime d’ailleurs pas les discours simplistes sur l’immigration au Luxembourg, “car il y a mille façon de venir s’installer ici. Pour le ressortissant du pays tiers marié avec une Belge vivant au Luxembourg, ce sera très facile. Si vous êtes hautement qualifié ou pas qualifié, si vous avez un contrat de travail ou non, si vous avez un contact ou pas au Luxembourg, etc., ça peut tout changer.”
Est-ce qu’elle rencontre beaucoup de migrants déçus du rêve luxembourgeois ? “C’est une question difficile, mais je pense que quelqu’un qui arrive ici a toujours une idée différente de la réalité, en bon ou en mauvais. Oui, les gens tombent de haut quand ils voient les prix du logement, mais le reste est cher comme partout ailleurs. Et pourtant, ce n’est pas ça qui va inciter les gens à partir. On a rarement des gens qui repartent parce qu’ils sont déçus du pays. Ils peuvent l’être, mais la plupart des gens restent parce que c’est toujours mieux que dans leur pays d’origine.”
“Nous, on informe sur les droits et les obligations. Si une personne n’a aucune chance d’obtenir un titre de séjour, on va lui rappeler qu’elle est obligée de retourner dans son pays d’origine. L’Asti n’a pas à la convaincre de retourner dans son pays, et surtout ça ne sert à rien, on ne peut pas convaincre une personne qui veut rester, mais il faut qu’on l’informe des risques, les risques légaux, mais aussi d’exploitation. Une personne sans papier n’a pas de droits, donc automatiquement toute personne sans titre valable est toujours, toujours exploitée, par le travail, mais aussi par d’autres formes d’exploitations. Il n’y a pas d’heures sup, de congés payés”, mais aussi d’allocations familiales, d’indemnité pour incapacité de travail, de chômage...

On lui demande si certaines vidéos expliquant comment immigrer facilement au Luxembourg ne cacheraient pas des filières criminelles, mafieuses. “On peut l’imaginer. D’ailleurs, ça a toujours existé. Quand j’ai commencé il y a 23 ans, c’était du bouche-à-oreille, on entendait que dans tel village, des gens parlaient du Luxembourg et donnaient des conseils pour immigrer, parfois contre de l’argent, et évidemment c’était une arnaque. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, c’est plus facile. Il faut donc se demander pourquoi quelqu’un poste cette vidéo ? Est-ce que c’est juste pour avoir des likes ? Ou est ce que ca va plus loin, et qu’il y a un réseau derrière qui demande à être contacté pour avoir un paiement ?”
Certaines vidéos peuvent aussi être trompeuses. L’assistance sociale revient notamment sur l’idée reçue de l’obligation d’avoir une adresse postale au Luxembourg avant d’y immigrer. “Officiellement, il faut juste le contrat de travail. Sinon, comment pourrait-on demander une adresse à des gens qui n’habitent pas encore ici ? Ce serait forcément une fraude. Dans la réalité, les gens qui préparent bien leur immigration, ont déjà un contact au Luxembourg, qui peut les héberger en attendant qu’ils commencent à travailler, sinon c’est impossible de s’en sortir avec les prix de logement.”
On l’interroge enfin sur le risque de dumping social que pourrait entraîner cet assouplissement de la loi. Car on pourrait imaginer que les ressortissants des pays tiers seraient plus susceptibles de se faire exploiter, de part leur méconnaissance de la réglementation locale, leur isolement, leur précarité. Elle en doute : “le risque de dumping social existe tout autant pour un Polonais ou un Roumain.” D’ailleurs, “l’inspection du travail et des mines a renforcé ses effectifs, et même si c’est encore insuffisant, il y a eu des contrôles ces derniers temps, et beaucoup de personnes ont été licenciées parce qu’elles n’avaient pas de titre de séjour valable.” Des personnes qui ne peuvent pas être régularisées, “et qui vont donc probablement rester comme ça, dans la nature”.
Est-ce que la nouvelle loi a déjà produit des effets, une augmentation significative des demandes de titre de séjour depuis septembre ? La Direction de l’immigration nous répond que “la mesure est trop récente pour produire des effets au niveau des délivrances des titres de séjour.” Elle nous fournit néanmoins le tableau ci-dessous qui montre non pas une augmentation mais une diminution des délivrances des premiers titres de séjour depuis la nouvelle loi de septembre 2023.

L’Adem, de son côté, se réjouit déjà que la nouvelle loi lui accorde “la possibilité d’évaluer les déclarations de postes vacants des employeurs en fonctions des besoins recherchés sur le marché de l’emploi luxembourgeois. De plus, elle constitue un avantage dans le cadre de l’attraction des talents au Luxembourg, ceci dans un temps de pénurie de main-d’œuvre dans n’importe quel secteur du marché du travail.”
Certes, le recours à une main d’oeuvre étrangère augmente au fil des ans. Ci-dessous, le nombre de certificats “main d’oeuvre étrangère” délivrés par l’Adem :

Mais comparé à l’emploi salarié total, la part des travailleurs originaires des pays tiers reste très faible, autour des 5% (voir tableau ci-dessous).

Enfin, le nombre de ressortissants de pays tiers qui sont retournés dans leur pays d’origine ou qui ont été renvoyés vers un autre État membre a été de 189 personnes en 2022, dont 121 personnes retournées dans le cadre d’un retour volontaire et 68 dans le cadre d’un retour forcé. Mais comme le précise l’Asti dans une brochure, il est difficile de savoir combien de personnes vivent au Luxembourg sans autorisation de séjour. “Les risques de dénonciation, de rétention voire d’expulsion vers le pays d’origine est réel et par conséquent les personnes tendent à être discrètes sur leur situation et à vivre cachées”.
Vous êtes originaire d’un pays tiers et vous avez immigré au Luxembourg, ou bien vous souhaitez le faire : votre témoignage nous intéresse ! Racontez vos démarches, vos difficultés, bref votre expérience avec le Luxembourg, qu’elle soit positive ou négative, grâce au formulaire ci-dessous (l’anonymat est garanti).