
Fin de matinée, en juillet. Les cafés du quartier historique commencent tout juste à installer leurs terrasses. À quelques mètres de là, au pied d’un ancien bâtiment bancaire classé monument historique, un homme dort à même le sol. Cédric Teynat s’arrête. "Franchement, vous pensez que la grand-mère qui veut aller acheter un bijou, elle va y aller dans la boutique s’il y a un mec saoul qui l’invective pour lui demander de l’argent ? Elle va prendre le tram et aller dans un centre commercial où la sécurité est assurée."
Lunettes noires, carrure massive, Cédric Teynat ne passe pas inaperçu. Responsable de la sécurité de six magasins de la capitale, il connaît bien le problème dont il parle. Depuis six ans qu’il travaille à Luxembourg-ville, il dit avoir vu l’insécurité progresser.
Nous nous installons dans un café, un peu à l’écart de l’hyper-centre. Une voiture de police passe dans la rue, sirène hurlante, pendant qu’il raconte son quotidien. "On a des vols tous les jours dans les magasins. Il y a quelques années, quand vous attrapiez quelqu’un, le gars baissait la tête, il avait honte. Maintenant, les gens se battent."
Il sort son téléphone et commence à montrer des photos. On voit un homme "très bien habillé", visiblement habitué du magasin. "Il accrochait sa trottinette à un lampadaire devant l’entrée". Un jour, un employé remarque qu’il se promène avec du saumon dans les rayons. À la sortie, plus de saumon. "En fait, il cachait tout dans son dos. Le lendemain, j’ai mis un cadenas sur sa trottinette."
L’anecdote prête presque à sourire. La suivante, beaucoup moins.
C’est un dimanche, le 12 avril, à 18h45. Un quart d’heure avant la fermeture. Il n’y a pas d’agent de sécurité dans le magasin ce jour-là.
Un employé signale à Cédric Teynat un homme au comportement suspect. Il porte un pull à capuche alors qu’il fait très chaud. Dans ses mains : deux bouteilles de champagne, une bouteille de Martini et une tondeuse à cheveux, dont le responsable de la sécurité sait qu’elle peut facilement être revendue.
Il lui demande de rendre les marchandises et de quitter les lieux. "Dans la seconde, il sort une seringue et hurle devant tout le monde : “Je vais te piquer !”" La compagne de Cédric Teynat et son fils de trois ans sont présents dans le magasin. Il y a encore beaucoup de clients à cette heure-là.
Il accompagne l’homme vers la sortie. La scène est filmée par les caméras de surveillance.
"Le mec essaie de me piquer à plusieurs reprises. Je pare les coups, je le jette à terre, je le maîtrise comme je peux. Le mec se débat comme un fou. Il y a des seringues partout au sol."
Un collègue appelle la police. Les agents arrivent, selon Cédric Teynat, environ huit minutes plus tard. Ils lui demandent s’il a mis les mains dans les poches du suspect. Non.
Les policiers découvrent alors des seringues placées à l’envers dans chacune de ses poches, les capuchons retirés. L’une d’elles porte du sang.
Cédric Teynat peut légitimement penser être passé à côté du pire. "Moi, j’étais convaincu de ne pas m’être fait piquer même si j’avais du sang sur les mains. Mais je me trompais." Les pompiers examinent ses mains. Cinq piqûres, sur les deux mains. "Dans l’action, je n’avais rien senti."
Direction l’hôpital. Le responsable de la sécurité apprend alors que l’homme qui l’a agressé avait déjà souffert d’une hépatite en 2014 puis en 2024, selon les informations qui lui ont été communiquées.
S’ensuivent 28 jours de traitement, difficiles à supporter en raison des effets secondaires. Le 10 juillet, un nouveau test ne montre finalement aucune trace de maladie, raconte-t-il. "Voilà à quoi on est confronté aujourd’hui."
La police luxembourgeoise avait publié un rapport au lendemain de cette agression, indiquant notamment que le suspect avait été arrêté et présenté à un juge d'instruction dans la matinée du 13 avril, sur ordre du parquet.
Cédric Teynat tient pourtant à faire une distinction. "Je ne peux pas dire que le problème, ce sont les policiers. Quand je les appelle pour une situation d’urgence, ils sont super réactifs."
Il confirme même que la présence policière dans les rues a augmenté, comme l'a voulu le ministre de l'intérieur, Léon Gloden. Mais, selon lui, le problème vient de ce qui se passe ensuite. "Le problème, ce sont les politiques et surtout la justice qui laisse constamment ressortir ce type de personne."
L’homme à la seringue serait resté environ trois semaines en prison. Depuis, Cédric Teynat affirme l’avoir revu à une dizaine de reprises devant le magasin. Il l’aurait notamment pris à partie en lui rappelant qu'il lui avait cassé des côtes lors de leur affrontement.
"Au fond, il me fait de la peine. Il est toujours dehors, shooté, sur des bancs en pleine canicule et il ne se passe rien. Il faudrait le mettre dans un centre et le soigner."

Le discours de Cédric Teynat n’est pas simplement celui d’un commerçant qui réclame davantage de fermeté. Il insiste sur la nécessité de prendre en charge les personnes dépendantes.
"Faire du social, c’est très bien. On peut tous perdre notre emploi et sombrer dans la misère. On ne va pas laisser mourir les gens. Mais faire autant d’assistanat, non."
Il s’agace particulièrement de la situation autour d’un bistrot social de la Croix-Rouge situé à proximité. "Vous connaissez le prix des loyers dans la capitale ? On les loge dans une villa, personne ne peut se payer ça au Luxembourg. Ils ont un bar, des barbecues… Les mecs volent dans les commerces et vont ensuite se griller des merguez et boire un café, tout ça en plein centre-ville ! On marche sur la tête."
Une formule qui résume son exaspération, mais aussi sa conviction que la situation finit par menacer l’attractivité de la capitale. "Je ne pense pas que la capitale puisse se priver de l’argent des touristes."
Dans les magasins dont il coordonne la sécurité, les conséquences sont quotidiennes.
Il raconte le cas d’un couple de personnes âgées, clients réguliers d’un supermarché du centre. Après s’être fait voler leur portefeuille dans la rue, ils remarquent deux jours plus tard qu’un homme les suit jusque dans les étages du magasin.
"On l’a coincé. Il hurlait. On l’a mis dehors. Les gens ont peur. Les caissières aussi. Et quand on a peur, on n’ose pas intervenir."
Lui-même porte les traces de plusieurs affrontements. Il nous montre son petit doigt, dont la dernière phalange tombe légèrement vers le bas.
"Des ligaments se sont déchirés lors d’une bagarre avec un mec qui nous volait trois bouteilles de Jack Daniel’s. Deux ans plus tôt, je me fracturais ce même doigt dans des circonstances similaires. Les mecs sont devenus fous. Ils sont prêts à sortir un couteau pour quelques euros."
Cédric Teynat assure ne pas avoir peur pour lui-même. Il a dirigé une boîte de nuit sur la Côte d’Azur et dit y avoir connu "autre chose niveau violence".
Ce qui le surprend davantage, c’est de voir une situation similaire s’installer à Luxembourg-ville.
L’alcool fait partie des produits les plus volés, explique-t-il. Les techniques évoluent : antivols découpés à l’aide de pinces ou de couteaux, sacs doublés d’aluminium pour contourner les portiques, bouteilles consommées directement dans les rayons. Le maquillage et les vêtements sont également très prisés.
Pour limiter les pertes, les magasins doivent adapter leurs dispositifs. Davantage d’agents sont présents le dimanche dans certains établissements. Cédric Teynat explique qu’il a notamment obtenu un renfort : auparavant seul le dimanche, il dispose désormais de deux agents dans le principal magasin dont il parle, avec un troisième pouvant intervenir ailleurs.
Mais chaque agent coûte de l’argent. Et après son agression à la seringue, il a changé sa façon de travailler. "Depuis que j’ai pris des coups de seringue, j’essaie d’aller moins au contact."
Le problème, c’est que les agents de sécurité ne peuvent pas simplement attendre. "Même si huit minutes, c’est super rapide, je sais. Il faut bien faire quelque chose."
Pour les petites boutiques, la situation est encore plus compliquée, estime-t-il : elles n’ont pas forcément les moyens de payer un agent de sécurité et leurs employés ne disposent pas d’armes ou de moyens de défense adaptés.
Cédric Teynat refuse pourtant de se présenter comme un justicier de la capitale luxembourgeoise. "Non, je ne suis pas un justicier. On ne peut pas se faire justice nous-mêmes. Mais il faut se faire respecter."
Il veut davantage de suivi après les interpellations et davantage de conséquences en cas de récidive. Il évoque notamment le Platzverweis renforcé (qui permet l'interdiction temporaire de périmètre), alors que le dispositif doit précisément donner davantage de moyens à la police pour éloigner certaines personnes de lieux où elles perturbent l’ordre public.
"Plus de pouvoir aux policiers, très bien. Mais si on donne plus de pouvoir aux policiers et que le juge, quand on l’appelle, lâche le mec aussi sec…"
Il raconte le cas d’un homme qu’il dit avoir dû arrêter "15 ou 20 fois". Ou celui d’un autre qui, après avoir été interpellé, était de nouveau dehors quelques heures plus tard. "On sait aussi que certains viennent de Metz en train pour faire la manche ici. Ça ne va pas."
Pour autant, son propre témoignage montre aussi la complexité du problème. Cédric Teynat dit acheter de la nourriture, des boissons sans alcool, des chaussettes ou des chaussures aux personnes qui n’ont pas d’argent. "Si le gars n’est pas virulent, moi, je ne suis pas méchant avec eux."
Ce qui l’exaspère, dit-il, c’est lorsqu’il estime que les mêmes personnes reviennent tenter de voler à nouveau. "Si vous ne faites pas voir que vous êtes un peu dur, le mec va revenir et après, c’est chez lui."
Et, derrière les vols et les agressions, il voit une question plus large : celle de la place laissée à chacun dans l’espace public. "On ne va pas enfermer un mec pendant 15 ans parce qu'il a volé une bouteille de vodka. Mais il faut être plus radical dans les décisions."