
À quelques mètres du Palais grand-ducal, la boutique de Fabienne Belnou est à l’écart de l’agitation des grandes artères commerçantes. Quelques secondes après avoir appuyé sur la sonnette, la porte s’ouvre. La bijoutière nous accueille.
Dans la boutique, l’ambiance est feutrée. Un diffuseur de parfum embaume délicatement les lieux. Un grand escalier en colimaçon descend vers l’atelier, au sous-sol, où un employé travaille. Fabienne Belnou, elle, accueille ses clients autour d'une petite table.
La commerçante est installée ici depuis 33 ans. Et depuis 33 ans, elle observe sa ville changer. "J’ai clairement vu la situation se dégrader."
Dans ce quartier historique, la situation est toutefois différente de celle du quartier Gare, régulièrement cité lorsqu’il est question de drogue et d’insécurité. "On est relativement épargnés", reconnaît-elle. Mais cela ne suffit pas à la rassurer.
Car pour Fabienne Belnou, le problème dépasse désormais la seule question des vols ou des agressions. Il touche à l’atmosphère générale du centre-ville et, plus largement, à l’image que Luxembourg veut renvoyer.
La bijoutière dit voir les conséquences de cette évolution jusque chez ses propres employées. "J’ai des employées qui ne veulent plus porter leurs bijoux parce qu’elles ont peur qu’on les leur arrache en pleine rue."
Une situation qu’elle juge difficilement acceptable dans une ville qui veut attirer une clientèle internationale aisée. "On a voulu faire une belle capitale du luxe, avec des boutiques haut de gamme. Mais honnêtement, si j’étais une touriste qui venait de Londres, je n’irais pas chez Hermès ou Chanel à Luxembourg si je ne suis pas en sécurité. Je vais à Cannes, Saint-Tropez ou Paris."
Les clientes elles-mêmes auraient, selon elle, changé certaines de leurs habitudes. "Samedi dernier, j’ai encore eu des clientes qui ont voulu cacher leurs achats dans leur sac."
Même si elle se montre réticente à en parler, Fabienne Belnou assure également avoir été victime à trois reprises de "vols par ruse" dans sa boutique. "Ils s’habillent bien pour nous tromper, ils ne parlent ni français ni anglais et ils nous volent sous notre nez, au comptoir. C’est assez incroyable."
Dans son commerce, l’accès est désormais contrôlé. Il faut sonner pour entrer.
Néanmoins, et c'est le cheval de bataille du Ministre des Affaires intérieures Léon Gloden, les patrouilles se sont intensifiées ces derniers mois. La commerçante l'avoue : elle constate bien davantage de présence policière.
"Oui, c’est vrai, on voit plus de policiers ces derniers temps. Mais franchement… ça manque un peu de poigne et d’énergie. Certains agents sont très jeunes." Elle compare la situation à celle qu’elle connaît dans d’autres destinations. "En Suisse, c’est beaucoup plus ferme" avant de citer également Monaco, autre référence du luxe international.
"À Monaco, il y a des caméras et les femmes sortent comme elles veulent, comme leurs maris et leurs enfants, sans être agressés. Pourquoi les femmes devraient s’interdire de porter des bijoux parce qu’il y a des gens dans la rue qui les inquiètent ?"
Dans son discours, l’insécurité se mêle ainsi à une autre préoccupation : celle du savoir-vivre dans l’espace public.
Membre du comité d’administration de l’Union commerciale de la Ville de Luxembourg, Fabienne Belnou dit s’occuper notamment du secteur du Grand Palais. Elle évoque les trottinettes et les vélos qui slaloment entre les piétons dans la zone piétonne, parfois utilisés, selon elle, par des pickpockets.
Elle parle aussi de personnes qui dorment sur des bancs, y compris dans les transports, de déchets laissés après leur départ et de seringues retrouvées dans les parcs ou en ville.
"La drogue, elle est là. Voir des seringues dans des parcs, en ville, je ne suis plus d’accord. Chacun fait ce qu’il veut avec sa santé. Mais on fout la paix aux autres. Nos enfants n’ont pas besoin de voir ça."
La commerçante estime que le phénomène s’est particulièrement accentué depuis la pandémie de Covid-19.
"Depuis le début de l’année, il y a eu beaucoup de vols, de comportements problématiques, de la mendicité agressive. En hiver, on en voit dormir sous des couvertures à l’entrée des magasins. Et quand ils partent, ils laissent tous leurs déchets. Quand les vendeuses arrivent le matin, vous croyez qu’elles se sentent comment ? Et les clients ? Il faut que ça cesse."
Elle souhaite un durcissement de la législation et davantage d’action de la part des autorités. "J’aimerais que la loi se durcisse. Ces personnes doivent pouvoir être éloignées lorsqu’elles perturbent la vie du centre-ville."
C'est en cours : le "Platzverweis", que l'on peut traduire par "ordre de quitter un lieu", a été renforcé et donne un peu plus de pouvoir aux forces de l'ordre.
Le groupe WhatsApp créé par des commerçants de la capitale est devenu l’un de ses outils pour faire remonter les problèmes. "Depuis qu’il y a ce groupe, les choses évoluent un peu. On a beaucoup râlé, on ne sait pas toujours si on est écoutés..."
Fabienne Belnou ne nie pas les efforts récents mais estime que les réponses concrètes arrivent trop lentement. Et derrière les problèmes de sécurité, c’est aussi l’avenir commercial du centre-ville qu’elle redoute.
"Si les commerçants ne veulent plus investir en centre-ville, si les clients ne viennent plus, on aura une ville morte."