Insécurité à Luxembourg-ville (2/3)"Toutes les cinq minutes, il se passe quelque chose"

Raphaël Ferber
Après le témoignage d’un responsable de sécurité agressé avec une seringue, RTL Infos poursuit sa série consacrée au sentiment d’insécurité des commerçants de Luxembourg-ville. Alexandre De Toffol, patron de plusieurs restaurants de la capitale, est devenu l’un des porte-voix du ras-le-bol des commerçants. Il a créé un groupe WhatsApp qui compte environ 400 membres, où circulent chaque jour photos et vidéos de pickpockets, mendiants et personnes soupçonnées d’agressions. Pour lui, la capitale doit maintenir la pression.
Alexandre De Toffol, qui dirige plusieurs restaurants à Luxembourg avec son frère, est devenu l’un des porte-voix des commerçants sur les questions de sécurité.
Alexandre De Toffol, qui dirige plusieurs restaurants à Luxembourg avec son frère, est devenu l’un des porte-voix des commerçants sur les questions de sécurité.
© Raphaël Ferber / RTL Infos

"Ah putain, ça, c’est un pickpocket !" Alexandre De Toffol interrompt notre conversation. Cela fait à peine cinq minutes que nous sommes assis à l’une des tables de son restaurant, en plein centre-ville, un après-midi de fin juillet. Un homme vient de remonter la rue, à quelques mètres de nous. Le restaurateur le reconnaît immédiatement. "Je l'ai déjà filmé et j'ai envoyé plusieurs photos de lui dans notre groupe WhatsApp."

400 à surveiller la capitale

Il attrape son téléphone. Des visages apparaissent à l’écran. Des photos prises dans la rue, des vidéos de personnes soupçonnées de vols ou d’agressions, des captures d’écran. Certaines images datent de quelques jours, d’autres de plusieurs mois. "Il y a tout le temps des trucs. Tout le temps. Ça ne s’arrête pas."

Le restaurateur de 37 ans dirige avec son frère le groupe Blacksheep, qui possède plusieurs établissements à Luxembourg. Mais depuis environ trois ans, Alexandre De Toffol s’est aussi imposé comme l’un des porte-parole des commerçants qui dénoncent une dégradation de la sécurité dans la capitale.

Il a notamment créé le groupe WhatsApp "Sécurité Luxembourg Ville centre". Environ 400 personnes y sont aujourd’hui réunies. Principalement des commerçants, mais aussi des habitants et des personnes qui travaillent dans le centre-ville.

Le principe est simple : lorsqu’un comportement suspect est observé, une photo ou une vidéo peut être publiée. Et il y en a, selon lui, tous les jours.

"On a vraiment un énorme problème avec des gens qui ont perdu la tête, qui gueulent dans la rue, qui menacent des gens, qui foutent le bordel en ville."

"T'as l'impression d'être dans un freak show"

Le groupe est devenu, à ses yeux, une sorte de réseau d’alerte entre commerçants. "Souvent, tu retombes sur des gens qui ont déjà été pris en photo quelques jours plus tôt."

Les personnes peuvent être reconnues lorsqu’elles reviennent quelques jours ou quelques semaines plus tard. "C’est surtout les vêtements qui sont importants. Il faut faire une description de la personne, c'est ce qui aide le plus la police." Le doigt sur l'écran de son téléphone, il s'arrête sur un nouveau pickpocket. "Moi, j’avais dit t-shirt blanc, mais en fait il était bleu clair. Mais bon, ça a permis de le retrouver."

Certaines personnes apparaissent à plusieurs reprises dans les images qu’il compile par centaines. Pour lui, cette succession de photos témoigne d’une situation devenue permanente.

"Honnêtement, t'as l'impression d'être dans un freak show. Tu es assis ici et toutes les cinq minutes, soit il y a quelqu’un qui vient te demander de l’argent, soit quelqu'un qui cherche à te voler, soit quelqu'un de complètement taré, soit un drogué qui va se coucher par terre juste à côté des gens."

Il reconnaît toutefois que certaines journées sont plus calmes. Celle lors de laquelle nous nous sommes rencontrés, par exemple. "Aujourd’hui, ça va. Je ne sais pas ce qu’il se passe."

Des photos qui permettent des arrestations

Le groupe WhatsApp ne servirait pas seulement à prévenir les commerçants. Alexandre De Toffol raconte un épisode au cours duquel il aurait également permis, selon lui, de retrouver un suspect.

L’histoire remonte à quelques semaines. Un touriste suisse âgé se promène dans la Grand-Rue. Un homme s’approche de lui et tente de lui voler sa montre. Alexandre De Toffol, qui se trouve à proximité, filme la scène avant de poursuivre le suspect : "Moi, je marche là. Je le suis, je fais une photo de lui. Ensuite, je lui cours après." Avec un ami qu'il croise totalement par hasard à ce moment-là, il tente de le retenir mais l’homme parvient finalement à s’échapper à vélo.

La photo, elle, part immédiatement dans le groupe WhatsApp. "J’ai appelé la police directement." Selon lui, plusieurs patrouilles sont alors mobilisées. "Une heure après, ils l’ont eu."

Il dit avoir ensuite déposé plainte. Le touriste aurait également fourni ses coordonnées.

Alexandre De Toffol affirme que le suspect ne disposait d’aucun document d’identité et qu’il aurait prétendu être mineur. Nous n’avons pas pu vérifier indépendamment ces éléments ni les suites judiciaires de l’interpellation.

Pour le restaurateur, cet épisode montre surtout l’utilité de disposer rapidement d’une image du suspect. "Ça doit être un réflexe : essayer de faire une photo. C'est une preuve."

Sur son téléphone, Alexandre De Toffol nous montre les photos et vidéos de personnes soupçonnées de vols ou d’agressions, partagées dans son groupe WhatsApp « Sécurité Luxembourg Ville centre ».
Sur son téléphone, Alexandre De Toffol nous montre les photos et vidéos de personnes soupçonnées de vols ou d’agressions, partagées dans son groupe WhatsApp « Sécurité Luxembourg Ville centre ».
© Raphaël Ferber / RTL Infos

"L’endroit parfait pour se droguer" ?

Alexandre De Toffol se montre particulièrement critique envers la situation liée à la consommation de drogue dans l’espace public. Il estime notamment que le problème du quartier Gare s’est en partie déplacé vers d’autres secteurs de la capitale. "Tous les problèmes de drogue sont arrivés ici."

Selon lui, Luxembourg serait également devenu particulièrement attractif pour des consommateurs venant de la Grande Région. Il parle de "tourisme de la drogue" et cite notamment l’accès aux dispositifs d’aide, aux seringues et aux services sociaux, mais aussi l’argent donné dans la rue.

"C’est un peu le paradis pour eux ici. C’est l’endroit parfait pour se droguer." Sur le principe, Alexandre De Toffol reconnaît la nécessité de prendre en charge les personnes dépendantes. "Elles sont malades." Mais il estime que la politique actuelle ne permet pas suffisamment de distinguer l’aide sociale des comportements qui perturbent la vie des riverains. "Avoir de la compassion pour ces gens, ce n’est pas de les laisser dans cette situation."

Pour lui, la solution passe notamment par une décentralisation des structures liées à la consommation de drogue. "Il faut déplacer ces endroits plus loin du centre-ville, plus loin des habitations.

Des réserves sur le Bistrot Social

Le Bistrot Social de la Croix-Rouge fait notamment partie des dispositifs qu’il questionne. Le principe est de proposer un lieu d’accueil aux personnes en situation de précarité, notamment pour leur permettre de se restaurer et de bénéficier de services sociaux. "Sur le papier, l’idée est super bien."

Mais Alexandre De Toffol estime que le dispositif ne produit pas l’effet recherché. "Pour moi, cet endroit attire juste encore plus de gens comme ça au centre-ville."

Il affirme voir régulièrement les mêmes personnes venir chercher quelque chose à manger ou à boire avant de repartir. Le Bistrot Social ayant déménagé quelques mètres plus bas, dans la côte d’Eich, il a découvert ce nouvel emplacement quelques jours avant notre échange. "Ça ressemble à une villa. C’est n’importe quoi..."

Régulièrement, il fait le tour de la capitale. Il dit également connaître les endroits où les seringues usagées sont régulièrement abandonnées. "On ne peut pas tolérer des seringues partout dans la ville. Des seringues qui traînent dans les entrées, dans les parcs, sur les plaines de jeux..."

"On a enfin un Ministre qui veut régler le problème"

Sur son téléphone, Alexandre De Toffol nous montre également les photos d’un homme qu’il présente comme l’un des responsables d’un réseau organisé de mendiants roumains.

Il affirme avoir vu cet homme poignarder quelqu’un à l’épaule, il y a quatre ans. "Le type, il a sorti son couteau. Il l’a planté ici, dans l’épaule du gars." Aujourd’hui, il affirme reconnaître cet homme sur des photos et estime qu’il dirige une partie des personnes qui mendient dans la capitale.

Il dit notamment s’interroger sur la situation administrative et sociale de certaines personnes qu’il présente comme des "mendiants professionnels".

Alexandre De Toffol, par ailleurs membre du DP (Parti démocratique), assume son soutien à la politique menée actuellement par Léon Gloden, le ministre de l'Intérieur. "Je suis content qu’on ait enfin un Ministre qui a compris le problème et qui veut le résoudre."

Une distinction importante dans son discours : il estime que certaines personnes à la rue ont réellement besoin d’aide. Mais il considère que cette aide ne doit pas empêcher les autorités d’intervenir lorsque les comportements deviennent problématiques. "On peut faire dans le social tout en faisant de la répression. Mais ne faire que du social, ça c’est pas la solution."

"Cette lutte, c’est un marathon, pas un sprint"

Alexandre De Toffol ne dresse pourtant pas un tableau exclusivement négatif de la situation. Depuis l’an dernier, il constate davantage de présence policière dans le centre-ville. "Et ça, c’est très bien." Il insiste notamment sur les patrouilles pédestres en soirée, qu’il dit voir désormais régulièrement.

"Il faut être présent sur le terrain 24 heures sur 24. C’est le centre-ville, c’est le centre touristique. C’est là où on veut montrer que Luxembourg, c’est un beau pays."

Le restaurateur estime que le renforcement du Platzverweis, qui permet notamment aux forces de l’ordre d’éloigner temporairement certaines personnes d’un secteur, va dans la bonne direction. "Je pense que cette lutte, c’est un marathon. Ce n’est pas un sprint. Il faut qu’on continue à maintenir la pression tous les jours."

Son raisonnement est simple : à force de contrôles, d’interpellations, d'interdictions de périmètre, les personnes qui viennent commettre des délits pourraient finir par considérer que Luxembourg n’est plus une destination suffisamment facile. "À la fin, ils vont se dire : c’est peut-être pas le meilleur pays pour commettre mes crimes."

Il réclame aussi une prise de conscience plus importante de la population. Il raconte avoir déjà vu des passants demander à des commerçants de relâcher des personnes qu’ils retenaient après un vol. "Comment ça, lâche-le ? C’est un voleur. Il vient de voler le sac d’une personne. On ne peut pas le lâcher !"

Des centres commerciaux plus "sécurisés"

Cette question de la sécurité est aussi, pour lui, une question de concurrence commerciale. Les centres commerciaux disposent déjà d’agents de sécurité en permanence, explique-t-il. "Là-bas, quand la sécurité chope un voleur, je peux vous assurer qu’il n’y remet plus les pieds."

Pour Alexandre De Toffol, les commerces du centre-ville sont donc confrontés à un double handicap : ils doivent attirer les clients dans un espace public où les commerçants ne contrôlent pas tout, alors que les centres commerciaux peuvent proposer un environnement beaucoup plus sécurisé.

Et cette situation menace, selon lui, l’attractivité de Luxembourg-ville. "On a une ville magnifique, où il se passe des événements super, tout le temps, parfois même gratuits. On a des beaux parcs, du cinéma en plein air, un feu d’artifice génial, Katy Perry est venue en concert… C’est magnifique. Mais si la sécurité n’est pas assurée, ça ne sert à rien."

Back to Top
CIM LOGO