Pénurie de masquesRetour sur un fiasco français

Christophe Wantz
Le Luxembourg a été loué pour sa gestion de l'approvisionnement en masques contrairement à la France ou, entre communication chaotique, dissimulations, mensonges et retards, la "crise des masques" est devenue une affaire d'État.
© Pixabay

Au Grand-Duché, les résidents et les frontaliers vont recevoir chacun 50 masques chirurgicaux, offerts par le pays, afin de se protéger du coronavirus. Une gestion de la crise sanitaire efficace et saluée à l’étranger. À tel point que la première chaîne française, TF1, a présenté le Luxembourg comme “Champion des masques”. Tout le contraire de la France où le gouvernement a été très critiqué sur sa gestion des masques.

COMMUNICATION CHAOTIQUE

À commencer par sa “communication chaotique” au tout début de la crise. Jérôme Salomon, le directeur général de la santé affirme avec aplomb “qu’aucune pénurie n’est à craindre”. Puis Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, assure que “porter un masque n’est pas nécessaire si on n’est pas malade. Alors même que l’OMS préconise le port du masque et que pour l’Académie nationale de médecine il devrait être “obligatoire dans l’espace public”. Des déclarations qui déclencheront la colère et les moqueries des internautes.

LES MASQUES TOMBENT

Le chef de file des sénateurs LR Bruno Retailleau fustige le gouvernement. “C’est parfaitement chaotique. Les fameuses théories du gouvernement qui prétend qu’il ne faut pas généraliser les masques, ce n’est que l’alibi d’une insuffisance, de la pénurie de masques”. Le 9 avril, un sondage Odoxa révèle que trois Français sur quatre (76%) pensent que le gouvernement leur a caché la vérité” pour les dissuader de porter des masques de protection contre le coronavirus en raison de la pénurie.

La France n’était “à l’évidence pas assez préparée” à la crise du coronavirus, qui a révélé “des failles”, a reconnu le 13 avril dernier le président Emmanuel Macron dans son allocution. Il y a eu “des insuffisances (...), nous n’avons pas pu distribuer autant de masques que nous l’aurions voulu”, a-t-il souligné en évoquant des “ratés” dont il faudra “tirer toutes les conséquences en temps voulu”.

LA FRANCE A LAISSÉ FONDRE SES STOCKS

La vérité, connue du gouvernement, c’est qu’en dix ans, la France a réduit a minima son stock de masques de protection afin de rationaliser les coûts, misant sur les importations et sa propre capacité productive pour réagir efficacement en cas d’épidémie... à condition d’anticiper. En 2011, les stocks de masques étaient au zénith: près d’un milliard de masques chirurgicaux et plus de 700 millions de modèles FFP2, offrant une meilleure protection.

Début 2020, alors que l’épidémie de coronavirus commence à se propager, les cartons sont vides. L’Etat ne dispose d’aucune réserve en masques FFP2, et compte à peine 117 millions de masques chirurgicaux dans ses stocks. Plus triste encore, la France a trouvé dans ses stocks plus de 400 millions de masques périmés au début de la crise, dont 160 millions ont été jugés réutilisables, malgré tout. Et le Premier ministre, Edouard Philippe a finalement dû reconnaître que des millions de masques étaient détruits au moment même où l’épidémie battait son plein.

IL Y AURA DES COMPTES À RENDRE

Dans les hôpitaux, la pénurie des masques est criante. Une pénurie due à “l’imprévoyance des pouvoirs publics, qui auront des comptes à rendre” après l’épidémie estime le Dr Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France et lui-même infecté. Le personnel soignant paye un lourd tribut au coronavirus avec de nombreux morts surtout dans l’est de la France. “Fantassins de première ligne” dans la guerre contre le coronavirus, les médecins exercent leur métier “à leurs risques et périls” relève avec amertume le syndicat de généralistes MG France.

© Pixabay

Dans l’urgence, la France poursuit ses efforts pour s’approvisionner en masques, un bien désormais convoité par l’ensemble de la planète, et ses commandes auprès de fabricants en Chine atteignent désormais près de deux milliards d’exemplaires, assure le ministre de la Santé Olivier Véran.

UNE COMPÉTITION MONDIALE

La compétition pour l’achat de masques est de plus en plus impitoyable. Face à cette pénurie mondiale, les Etats se livrent une lutte sans pitié pour en acheter; vols et trafics se multiplient. Des Américains ont surenchéri sur des acheteurs français sur le tarmac d’un aéroport chinois.
Les Américains sortent le cash et payent trois ou quatre fois les commandes que nous avons faites, donc il faut vraiment se battre”, a rapporté Jean Rottner, président de la région Grand Est.
Des Tchèques ont saisi des cartons à destination d’autres pays...Scandale!
Mais la France ne fait pas mieux, elle a réquisitionné début mars une cargaison de quatre millions de masques commercialisée par une société suédoise et destinée principalement à l’Italie et l’Espagne...

AUX MASQUES CITOYENS

Une “guerre des masques” oppose même l’État aux régions. Le ministre de l’Intérieur a fini par reconnaître, mi-avril la “réquisition” par les services de l’Etat de millions de masques importés de Chine à l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Une réquisition au détriment notamment du Grand Est et de la Bourgogne-Franche-Comté, en raison de livraisons arrivées incomplètes.

© BERTRAND GUAY / AFP

LA RUÉE SUR LES MASQUES

Nouvel épisode dans cette saga des masques début mai. La grande distribution annonce qu’elle va mettre en vente des millions de masques. Une abondance soudaine qui choque. Les Ordres des professions de santé s’offusquent dans un texte cinglant du nombre “sidérant” de masques annoncés à la vente par la grande

distribution à partir de lundi:
“100 millions par ici, 50 millions par là. Qui dit mieux ? C’est la surenchère de l’indécence.
D’abord accusée d’avoir constitué des “stocks cachés” en pleine crise sanitaire, la grande distribution est ensuite critiquée pour des prix jugés trop élevés. Une polémique “qui n’a pas lieu d’être” selon le gouvernement.
À la veille du déconfinement, dans les supermarchés, pharmacies, petites boutiques, c’est la ruée sur les masques. Un peu paniqués, souvent énervés, les Français cherchent au plus vite à s’équiper en masques, jetables ou en tissus.

Les gens se jettent sur les masques comme sur les pâtes au début du confinement, c’est n’importe quoi!”, lance Reda, sortant d’une pharmacie vidée de son stock.

© THOMAS COEX / AFP

DERNIÈRE POLÉMIQUE

Et pour finir de charger la barque du gouvernement français dans cette chronique d’un fiasco, un ancien collaborateur du ministre de la Santé Olivier Véran s’est fait prendre la main dans le sac. Cet ex-collaborateur, Tewfik Derbal, a tenté, en vain, de toucher une commission en plaçant auprès du ministère une offre de masques FFP2, à la mi-mars, en pleine pénurie de masques de protection contre l’épidémie de coronavirus. L’information a été révélée samedi par le site Mediapart. L’homme, devenu par la suite collaborateur d’une députée LREM, Emilie Chalas, a “confirmé” à cette dernière les faits relatés par le site d’information, et a démissionné de son poste vendredi.

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