
Une Tour Eiffel géante, une enseigne de l’Olympia, un clin d’œil au Moulin Rouge, une Peugeot rouge de 1932 et des panneaux de station de métro : à Hollerich, le Bouillon Batignolles donne l’impression de pousser la porte d’un bistrot parisien d’un autre temps. Un décor vintage assumé pour accompagner un concept qui, lui, bouscule les habitudes luxembourgeoises : proposer une cuisine populaire à des prix inhabituellement bas. “Je crois que les gens ont peur du futur et qu’on se rassure un peu dans le passé. Et puis, on a un peu l’impression de voyager à Paris” souligne David Michel, résident luxembourgeois à Schifflange et fondateur de ce concept qui cartonne en Lorraine.
Depuis novembre 2025, le Bouillon Batignolles s’est installé dans le food court “Come à la Maison”, à la place du restaurant du groupe “Come à la mer”. Pour faciliter sa venue au Grand-Duché et lancer “le premier Bouillon parisien du pays”, David Michel s’est associé avec Séverin Laface, le créateur de “Come à la Maison”.
Après Nancy, Metz — où le premier établissement a ouvert fin 2022 — Moulins-lès-Metz et Thionville, le Luxembourg représente un terrain nouveau, et surtout plus risqué. “On est dans 200 m², ça représente 10 % de tout le bâtiment. Avec Séverin, on s’est rencontrés il y a plusieurs années, on s’apprécie en tant qu’entrepreneurs. Je me suis souvent demandé si ce concept de bouillon parisien et de cuisine bistrot, pouvait marcher au Luxembourg.” Le modèle est clair : mutualiser les coûts pour limiter les risques.
“Séverin m’a proposé de partager les frais de son food court, au prorata de la surface occupée. Celui-ci est un test. Mon ambition est d’en ouvrir plusieurs au Grand-Duché, d’investir plus d’argent en m’implantant au centre-ville. On attend de voir si les clients adhèrent à ce concept de “bon, beau et pas cher”.”
Selon nos constatations, les prix diffèrent légèrement entre la France et le Luxembourg : souvent de quelques dizaines de centimes, parfois de 2 euros, et jusqu’à 3 euros sur certains produits. Le foie gras 30 % morceaux associé au saumon fumé en entrée est par exemple affiché 15,80 € au Luxembourg contre 12,80 € en France. Mais certains plats restent strictement au même prix, comme la saucisse de Toulouse – purée montée au beurre à 9,90 €. Évidemment, le “fake” dessert baptisé « j’ai été vilain, je suis privé de dessert », est proposé à 0 euro, quel que soit le pays !
Dans cette aventure, la question des prix bas est centrale. Et l’argument n’est sans doute pas aussi puissant au Luxembourg qu’il ne l’est de l’autre côté de la frontière. “C’est les reproches que j’entends depuis que j’ai ouvert ici. La clientèle est presque inquiète des prix que je propose. Par exemple, je vends un foie gras de 50 g à 8,90 euros. Lors des premières semaines, des clients m’ont dit : “On ne prend pas votre foie gras car ça doit être de la mousse de canard.”" Une anecdote révélatrice du choc culturel. “Ils ne me croyaient pas. J’ai dû emmener l’étiquette de mon foie gras à la table du client pour lui prouver que c’en était bien un. C’est un foie gras qui vient du Sud-Ouest de la France.”
“Je sais qu’ici, il y a cette idée que “ce qui ne coûte rien ne vaut rien”. Personne n’est habitué à manger à des prix aussi bas. Il va falloir un peu de temps” reconnaît l’entrepreneur de 55 ans. Pourtant, les premiers retours sont excellents. “Aujourd’hui, on est noté 4,9 sur Google et Tripadvisor.” Mais le fondateur ne cache rien des risques. “Un entrepreneur est quelqu’un qui se jette dans le vide et qui se construit un parachute en vol. Je sais que je prends un risque au Luxembourg mais, en même temps, je propose quelque chose qui n’existe pas. Soit je cartonne et dans trois ans il y a cinq Bouillon Batignolles au Luxembourg, soit j’aurai perdu.”
Si les prix sont bas, c’est parce que le modèle repose sur des commandes massives. “Avec les volumes qu’on fait, on arrive à avoir des prix bas. J’achète deux tonnes de foie gras par an. Mes sardines, je les commande par 10.000 boîtes. Mes bouteilles de vin “maison”, c’est cinq palettes.”
Tout est négocié sur la durée. “Le concept même des bouillons repose sur de très grands volumes commandés aux fournisseurs. Tout est négocié à l’année. J’ai un directeur des achats qui ne fait que ça : gratter 10 centimes par-ci, un euro par-là.” David Michel assume une remise en question permanente de ses partenaires. “On travaille avec des fournisseurs du pays, mais aussi ailleurs. Je les remets en question en permanence. J’arrive à bloquer des prix, y compris de la viande, sur des saisons entières. Combien de restaurants peuvent faire ça ?”
Pour l’instant, le succès n’est pas encore comparable à celui rencontré de l’autre côté de la frontière. “Ça fait deux mois que je suis ouvert. En France, j’ai un taux de remplissage de plus de 200 %. À Nancy, le premier jour, on faisait 250 couverts. Il y avait une file d’attente avant l’ouverture. À Metz, je fais 6.000 couverts par mois, 200 couverts par jour, 7 jours sur 7, 364 jours par an” détaille-t-il.
Une partie de la clientèle, en revanche, a immédiatement adhéré. “On a une clientèle frontalière qui en a marre de manger pour 50 euros tous les midis.”

À y regarder de plus près, la carte luxembourgeoise n’est pas tout à fait la même qu’à Thionville, Metz ou Nancy. Et cette fois, on ne parle pas de prix. “Il y a de la Bouneschlupp, par exemple, à 14,80 euros, des vins un peu plus haut de gamme. J’écoute les clients, j’ajuste” reconnait-il. Même l’agencement change, pour plus de confort. “En France, j’ai des tables de 60 x 60 cm. Dans les bistrots parisiens, on mange serrés. Ici, elles sont à 70 x 70 cm. Il y a plus d’espace entre les tables. En France, je mettrais 30 % de couverts en plus.”
Le jour de notre visite, ce mardi 13 janvier, la pièce du boucher était un pavé de rumsteck Angus à 26,90 euros, contre une bavette dans les établissements lorrains. “Je ne veux pas trancher sur la qualité. Mais ça reste 15 euros moins cher qu’ailleurs au Luxembourg.”
“Un cuisinier met trois minutes à sortir un jarret de 800 g. Mes trois cuisiniers peuvent sortir 200 plats en deux heures. Dans un restaurant traditionnel, il faudrait six cuisiniers pour ça.”
Un exemple concret. “Un cuisinier met trois minutes à sortir un jarret de 800 g. Mes trois cuisiniers peuvent sortir 200 plats en deux heures. Dans un restaurant traditionnel, il faudrait six cuisiniers pour ça.”
Zéro gaspillage, produits à DLC longues, pain cuit midi et soir : tout est calculé.
Reste la question centrale du personnel et des salaires luxembourgeois à assumer. “Les charges sociales sont moins importantes au Luxembourg, c’est intégré à mon provisionnel. Ça ne rattrape pas la différence de salaire entre la France et le Luxembourg, mais ça l’atténue.” Un point est clair. “Mon chef luxembourgeois est le mieux payé de tous, c’est inévitable.”
David Michel le sait : une partie de la clientèle luxembourgeoise ne changera pas ses habitudes. “Je sais qu’il y en aura toujours qui se ficheront de payer leur plat 15, 20, 25 ou même 30 euros. Mais ils peuvent venir et se rendre compte qu’ici, on mange bien et on voyage un peu. En période de crise économique, je joue la carte des prix bas. Mais pas que. Je me bats aussi pour la qualité.”
Et après ? Le développement continue ailleurs : Dijon, Amiens et Le Mans sont dans le viseur. Bruxelles et Strasbourg aussi. David Michel traque les bonnes affaires sur l’achat des fonds et des murs. “Si je dois investir une somme à six zéros, mon modèle économique ne supportera pas. Je suis propriétaire à 100 % de mes cinq restaurants.”
En parallèle, il s’agira, bientôt, de tirer un premier bilan de ce pari tenté au Luxembourg. “Pour l’instant, je ne gagne pas d’argent ici, mais j’y crois. Dans six mois, on y verra plus clair.”