GastronomiePeut-on laisser l'IA cuisiner au restaurant ? On a testé un menu du Casino 2000

Raphaël Ferber
Au restaurant Les Roses, table gastronomique du Casino 2000 à Mondorf-les-Bains, une soirée a tenté de faire dialoguer intelligence artificielle, art visuel et gastronomie. L’artiste IA Morgane Soulier et le chef exécutif François Jagut ont proposé un dîner "à quatre mains", où des tableaux générés par IA devenaient source d’inspiration culinaire. Une expérience originale, parfois abstraite, qui interroge autant la créativité que la place réelle de l’IA dans les métiers artistiques et culinaires.
Lors de cette expérience ludique au restaurant Les Roses du Casino 2000, le dessert "Souffle cacao" est devenu un tableau imaginé par l'IA, "The Softness of Leaving". On devine la porte vers des cieux orangés et le sable de... cacao.
Lors de cette expérience ludique au restaurant Les Roses du Casino 2000, le dessert “Souffle cacao” est devenu un tableau imaginé par l’IA, “The Softness of Leaving”. On devine la porte et les cieux orangés et le sable... en cacao.
© Raphaël Ferber (photo), Morgane Soulier (tableau), montage RTL.

Peut-on traduire un tableau en saveurs ? Et une assiette en œuvre d’art numérique ? C’est le pari qu’a tenté le Casino 2000, lors d’une soirée exclusive organisée au Restaurant Les Roses. Un événement pensé comme un laboratoire créatif, mêlant intelligence artificielle, art contemporain et gastronomie.

Aux commandes de cette rencontre : Morgane Soulier, artiste et conférencière spécialisée en intelligence artificielle, et François Jagut, chef exécutif des lieux. Ensemble, ils ont imaginé un menu en plusieurs actes, inspiré de tableaux générés à l’aide de l’IA, que le chef devait ensuite interpréter dans ses assiettes.

Des tableaux comme point de départ

Le principe est simple sur le papier : Morgane Soulier conçoit des œuvres numériques en affinant des “prompts” jusqu’à obtenir l’image souhaitée - un processus qu’elle assume pleinement et qu’elle a d’ailleurs montré au public. Ces tableaux, vendus à plus de 1.000 euros au profit d’une association, ont servi de base créative au chef.

L’amuse-bouche, composé de langoustine, céleri, truffe et jus infusé, faisait par exemple écho à “Grace in Grey”, qui représente une femme vêtue de rose fendant une foule sombre sous un ciel gris. L’entrée — poulpe de roche, patate douce et sorbet pamplemousse — se voulait une interprétation de “Waiting for Paradise”, avec son ponton rose menant vers un château blanc au milieu de l’océan. Le plat, un lieu jaune enrobé de laitue de mer, beurre blanc d’oursin et « poudre solaire », s’inspirait de “Door to Infinity”, dominé par un trou circulaire ouvrant sur un paysage rose, bleu et lumineux.

Enfin, inversion du processus pour le dessert : le pâtissier Florian Crugnola a créé “Le souffle cacao” (cacao, agrume, cardamome), que Morgane Soulier a ensuite transposé en tableau avec “The Softness of Leaving”, une scène marquée par une porte circulaire en forme d’oméga, baignée de teintes orangées et jaunes.

Si le dialogue entre les disciplines intrigue, le lien entre les œuvres et les plats est resté, selon nous, assez abstrait. Les correspondances se lisaient davantage dans les formes ou certaines intentions visuelles — une truffe râpée évoquant un parapluie, une brioche toastée rappelant une roche — que dans une retranscription sensorielle évidente.

D’ailleurs, François Jagut ne cache pas une approche pragmatique de l’intelligence artificielle. “On a demandé à l’IA de nous sortir des inspirations culinaires à partir des œuvres. Ensuite, on a travaillé ensemble, l’IA, Morgane et moi”, explique le chef. Avant d’ajouter : “L’enjeu était de ne pas avoir peur, de se demander comment l’utiliser et comment grandir en s’aidant d’elle.”

Dans les faits, l’IA agit ici davantage comme un déclencheur d’idées que comme un véritable créateur. Lorsque certaines propositions ne correspondaient pas à l’identité gastronomique des Roses, elles ont été adaptées, transformées, voire écartées. Résultat : un menu fidèle à la signature du restaurant - au point qu’il est désormais proposé au-delà de l’événement.

L’IA, une aide en cuisine plus qu’une révolution

La soirée a aussi été l’occasion d’un échange plus large sur la place de l’intelligence artificielle dans la création. Morgane Soulier a proposé un jeu révélateur : distinguer des images de plats générées par IA de photographies professionnelles. Un exercice où même des chefs se sont parfois trompés, démontrant le potentiel de l’IA comme outil, notamment pour éviter le gaspillage lors des phases de test.

“Un plat, c’est comme une œuvre, c’est une expérience avant d’être un objet”, résume l’artiste, qui voit dans l’IA une continuité des révolutions artistiques passées. “On a dit que l’impressionnisme était trop flou, que la photographie allait tuer la peinture, qu’Internet signerait la fin du journalisme. L’IA suscite les mêmes peurs, mais les métiers ne disparaissent pas : ils se reconfigurent.”

Un discours que partage la direction du Casino 2000. “Tout le monde se pose des questions sur le futur et l’IA. Cette soirée avait pour but de nous apporter quelques réponses”, explique son directeur Guido Berghmans, assez enthousiaste quant à cette expérience.

Au final, plus qu’une démonstration technologique, cette soirée s’est apparenté, à notre goût, à un exercice de style, voire à un terrain de jeu créatif pour le chef et l’artiste. Une expérience stimulante, un peu déroutante, qui pose surtout une question centrale : l’IA crée-t-elle vraiment, ou ne fait-elle qu’amplifier l’intention humaine ?

Aux Roses, la réponse semble claire : l’intelligence artificielle inspire, suggère, provoque. Mais ce sont toujours des mains humaines qui tranchent et cuisinent.

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