Il y a près de 60 ans, les spectateurs médusés ayant assisté à une projection du film de Stanley Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, ont été particulièrement marqués par une scène devenue mythique. Qui n’a pas été saisi d’effroi quand HAL, un ordinateur qui refuse d’être déconnecté, choisit de sacrifier un humain pour le bien de la mission ? En 1968, à la sortie du film, ça faisait froid dans le dos et c’est d’autant plus effrayant aujourd’hui. Car l’intelligence artificielle est arrivée à un tel niveau de performance qu’elle remet en question le rôle de l’humain sur cette petite planète, en particulier dans le monde du travail.
Les études concernant l’impact de l’intelligence artificielle sur l’évolution de la société s’accumulent et elles ne sont guère rassurantes. Dans sa dernière note de conjoncture, le STATEC évalue l’impact théorique de l’IA au Luxembourg. On y apprend que 90% des travailleurs du pays sont exposés à l’IA et qu’il y a un “risque de remplacement” pour 14% d’entre eux.
Trois invités étaient conviés dans le studio de Cosmopoly pour aborder ce vaste sujet :
Elisabeth Margue, ministre chargée des Médias et de la Connectivité, que l’équipe de Cosmopoly n’a pas eu l’occasion de féliciter pour l’heureuse nouvelle à venir car l’information n’était pas encore sortie le jour de l’enregistrement.
Fateh Amroune, ingénieur, enseignant et spécialiste de la transformation digitale.
Geneviève Villette, économiste à la Chambre des salariés.
Ont également participé à cette émission l’humoriste thionvilloise Morgane, sans oublier Caroline de Plaen et Romain Van Dyck de la rédaction de RTL Infos.
Dans le cadre de l’accord de coalition 2023-2028, le gouvernement luxembourgeois a publié un document d’une soixantaine de pages décrivant sa stratégie en trois axes : données, intelligence artificielle et technologies quantiques. L’idée est de renforcer la souveraineté digitale et technologique du pays et de contribuer à la souveraineté numérique de l’Union européenne, comme l’a expliqué Elisabeth Margue : “C’est un constat. L’IA, elle est là, elle est en train de transformer plein de choses. La façon dont nous communiquons, même la façon dont nous mangeons, dont nous nous déplaçons [...] Elle a aussi beaucoup évolué par rapport à la dernière stratégie qui date de 2019, notamment en raison de l’émergence de l’intelligence artificielle générative. La question qu’on doit se poser en tant que pays, c’est comment est-ce qu’on accompagne au mieux cette transition ? Parce que c’est une transition qui est en cours et si on ne veut pas rester derrière, il faut faire quelque chose.”

Elisabeth Margue n’est pas seulement ministre déléguée chargée des Médias et de la Connectivité, elle est également ministre de la Justice. La dimension éthique et pénale n’est donc pas en reste dans son approche : “Pour nous c’était clair qu’il faut un cadre. C’est peut-être plus en ma qualité de ministre de la Justice que je m’exprime, Il faut évidemment adapter aussi le code pénal aux évolutions technologiques, sachant que l’objectif, c’est quand même toujours de se dire qu’on veut des règles qui soient technologiquement neutres parce que sinon on court toujours derrière la technologie et on doit adapter nos règles tous les deux ans. Mais on se rend compte que notamment les phénomènes qui surgissent dans le cadre de la violence digitale ne sont pas retranscrits en tant que tels dans le code pénal. Donc on va faire un projet de loi pour remédier à ça. Également par rapport aux deep fakes [...] Le Luxembourg soutient une proposition qui vise justement à réglementer cette question des deep fakes et des intelligences artificielles qui sont manipulées pour créer des contenus non vérifiés.”
Fateh Amroune est ingénieur mais il a la particularité d’être aux frontières de plusieurs mondes, celui de l’enseignement et celui de l’entreprenariat. Professeur adjoint à Hec Liège pour les étudiants en IA, Fateh Amroune a par ailleurs été directeur de l’AI Factory lead, département de l’agence publique d’innovation, Luxinnovation. Son approche de l’IA est celle d’un scientifique : “Alors pour moi, c’est plutôt le pragmatisme qui domine en fait, ça ne sert à rien d’en avoir peur ou d’être trop excité. En fait, il faut faire avec, il faut la comprendre.”

Au-delà du besoin d’adaptation des entreprises, l’ingénieur réfléchit à l’impact du développement de l’IA sur la psychologie des salariés : “Je travaille sur un livre avec un anthropologue, Abdu Gnaba, et on essaie de réfléchir ensemble sur l’impact à moyen long terme. En fait, on parle beaucoup de la perte de l’emploi, du risque sur l’emploi. Mais à un moment donné, il y a aussi le risque de l’utilité [...] Si les entreprises atteignent leur objectif en tirant le maximum grâce à l’IA, l’homme, que deviendra-t-il s’il n’a plus rien à faire ?”
Économiste à la Chambre des salariés, Geneviève Villette a analysé plusieurs études sur les risques du développement de l’IA sur l’emploi, notamment la dernière étude de la Banque centrale européenne et le rapport de l’OCDE sur les conséquences observées et attendues de la mise en œuvre de l’IA sur l’emploi. Et tout n’est pas aussi noir qu’on le pense : “Je pense qu’il est très important de faire la différence entre ce qui est observé et ce qu’on anticipe. On a entendu dans l’émission ce qu’on anticipe. Ce sont beaucoup d’inquiétudes. Par contre, dans ce qui est observé, on peut quand même émettre une petite note positive parce que la Banque centrale européenne a fait une étude l’année passée et qui a montré en fait qu’il n’y avait pas de différence significative entre les entreprises qui utilisaient l’IA et celles qui n’utilisaient pas l’IA concernant les embauches ou les suppressions d’emplois.”

Mais attention, ce qu’on observe aujourd’hui peut s’avérer un leurre pour lire l’avenir. Geneviève Villette poursuit : “Donc il n’y a pas de suppression massive. Ce qu’on voit, c’est que les entreprises qui utilisent fréquemment l’IA et qui investissent dans l’IA, pour le moment, elles embauchent. Elles ont plutôt tendance à embaucher, peut-être pour la mise en œuvre de cette IA justement. Et ça, c’est plutôt positif. Par contre, ce qu’il faut vraiment voir, c’est la motivation des entreprises à développer l’IA parce qu’en fait, on voit qu’elles embauchent quand leur motivation est bien d’améliorer la recherche et le développement, l’innovation. Mais par contre, si elles ont un objectif de réduction des coûts de main d’œuvre, là il y a un effet négatif sur les embauches et un effet positif sur les licenciements. Donc le tout maintenant, c’est d’anticiper pour éviter les pertes d’emploi et garder des salariés qualifiés. Parce qu’un autre gros risque de l’IA, c’est la polarisation du marché du travail. C’est se retrouver avec des travailleurs très qualifiés qui sont dans la conception et des salariés qui ne le sont pas, voués aux tâches opérationnelles basiques.”

Dans son billet, Romain Van Dyck de la rédaction n’a pas caché ses réticences avec cette avancée technologique : “Pendant longtemps, j’étais un vrai technophile. Je suis né dans les années 80 quand même, donc j’ai sauté au plafond quand mes parents ont acheté le premier PC familial. J’ai branché un des tout premiers modems, j’ai participé aux premiers forums de discussion type MySpace et puis aux premiers réseaux sociaux qui nous promettaient que les humains allaient enfin communiquer et s’entendre à l’échelle planétaire. Qu’est-ce qu’on était naïfs ! Mais là, le train de l’IA est en train de tout révolutionner et moi je préfère rester à quai. Je ne le sens pas. Pour moi, l’IA, c’est l’innovation de trop.”

Autre génération, autre son de cloche, Caroline de Plaen, community manager de RTL Infos, est moins craintive : “J’ai commencé à avoir le droit d’aller sur Internet, je pense, vers mes onze ans. L’accès était très limité et je me souviens que les adultes disaient toujours de faire attention à ce qu’il y avait écrit sur Internet et surtout de ne pas tout croire. Donc j’ai grandi avec cette vigilance un peu naturelle en tête et le fait que l’IA soit plus présente ces dernières années, ça ne change pas grand-chose pour moi par rapport à ce que je vais croire ou ne pas croire.”

Quant à l’humoriste Morgane, elle nous a fait sourire avec la dimension narcissique de l’IA : “L’intelligence artificielle est une bien meilleure partenaire de vie que son ou sa conjointe. Eh oui, jamais mon mari ne m’a dit que j’étais avant-gardiste et créative quand je lui intime l’ordre de retaper toute la cuisine en un week-end. Quel manque cruel d’ambition de sa part ! Je vous l’accorde, avec l’IA, que vous soyez un sombre raciste ou une personne profondément spirituelle, vous serez toujours aux yeux de votre interlocuteur virtuel une personne profondément intéressante et pertinente.”
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