
Alors que les cours de l’électricité sur le marché de gros européen sont alignés mécaniquement sur ceux du gaz, qui connaissent une envolée, Paris réclame un “découplage": l’objectif serait de ne pas pénaliser les consommateurs français, empêchés de bénéficier pleinement des coûts bas du nucléaire par ce mécanisme jugé “obsolète”.
Une position soutenue par l’Espagne et la Grèce, mais vivement critiquée lors de la réunion extraordinaire des ministres des Vingt-Sept. “Il faut une analyse approfondie du fonctionnement des marchés (...) le phénomène n’est pas seulement conjoncturel, une approche structurelle s’impose”, a plaidé la ministre française Emmanuelle Wargon.
“Le fonctionnement actuel atteint clairement ses limites (...) il est indispensable que les prix aux consommateurs reflètent effectivement les mix de production, ce n’est pas le cas aujourd’hui”, a-t-elle fait valoir. “Nos propositions sont claires et solides” pour découpler les prix des sources d’énergie mais aussi “plafonner” les cours du gaz, a renchéri la secrétaire d’Etat espagnole Sara Aagesen Munoz.
Actuellement, le prix moyen de l’électricité est tiré vers le haut à mesure qu’on recourt aux énergies fossiles plus chères, dont le gaz, pour satisfaire une consommation croissante.
Si les mesures immédiates (rabais fiscaux, subventions...), proposées par Bruxelles pour amortir l’impact de la crise, font consensus, les mesures de plus long terme suscitent l’hostilité.
Onze pays (Allemagne, Autriche, Luxembourg, Danemark, Estonie, Finlande, Irlande, Lettonie, Pays-Bas, Belgique, Suède) sont farouchement opposés à toute réforme du marché de l’électricité, jugeant que la crise actuelle dépend de “facteurs mondiaux” conjoncturels.
Neuf d’entre eux, dont l’Allemagne, ont estimé qu’un marché où s’exerce la concurrence entre fournisseurs “contribue à l’innovation et la sécurité des approvisionnements” tout en “facilitant la transition” vers des énergies vertes, dans une déclaration commune publiée lundi.
“Des marchés libres, concurrentiels, permettent évidemment de maintenir des prix accessibles (sur la durée). Nous ne devons pas prendre des mesures précipitées qui conduiraient à renchérir les prix et saper nos objectifs climatiques”, a averti mardi le secrétaire d’Etat allemand Andreas Feicht.
La Commission européenne juge “efficace” le système actuel, dit de “tarification marginale”, car il encourage le développement des renouvelables, au coût de production faible.
“Changer de modèle poserait des problèmes de prévisibilité (pour les investisseurs), de concurrence” et de financement de la transition énergétique, a averti mardi devant la presse la commissaire à l’Energie Kadri Simson.
“Les marchés de l’électricité fonctionnent très bien”, depuis une vingtaine d’années, a abondé le ministre luxembourgeois Claude Turmes, qui avait jugé récemment une intervention “extrêmement dangereuse, propre à détruire toute confiance” dans le système.
“Quant au projet des Français, j’attends de voir. Je crois que c’est encore une simple idée”, a-t-il lancé, alors que le ministre de l’Economie Bruno Le Maire avait promis début octobre “des propositions concrètes”.
Plusieurs Etats accueillent également avec circonspection la proposition espagnole d’organiser des achats communs de gaz, soulignant le risque de longues négociations et les difficultés de stockage.
Varsovie et Budapest, eux, fustigent les instruments climatiques de l’UE, alors qu’environ 1/5e de la hausse des prix de l’électricité s’explique par le doublement en un an du cours du CO2 sur le marché carbone où les fournisseurs d’énergie doivent acquérir des “droits à polluer”.
“En Pologne, le prix du carbone représente 40% des prix de l’électricité”, s’est indigné le secrétaire d’Etat polonais Adam Guibourgé-Czetwertynski, appelant à “réformer le marché du carbone pour éliminer la spéculation” et augmenter les quotas d’émissions gratuits dont bénéficient certaines entreprises.
A l’unisson, le ministre hongrois Attila Steiner a jugé “fondamental de ne pas imposer un fardeau excessif aux citoyens et aux entreprises”.
Pour autant, presque tous les Etats entendent accélérer l’essor des renouvelables pour réduire leur dépendance aux énergies fossiles.
Et la quasi-totalité, Pologne et Hongrie comprises, ont invité mardi la Commission à dévoiler au plus vite sa liste d’investissements verts (“taxonomie verte”). Le nucléaire et le gaz semblent bien partis pour y figurer, ce qui faciliterait leur financement.