
Il y a toujours eu des disputes ou des bagarres entre jeunes. Mais en parcourant les actualités de ces derniers mois, on a le sentiment qu'ils recourent de plus en plus souvent aux coups de poing et que les armes deviennent de plus en plus populaires.
En fait, la violence n'est pas rare sur les sites du CSEE. Et nous parlons là à la fois de violence physique et verbale. "Se faire insulter, c'est pratiquement normal pour le personnel du CSEE. Cela fait partie du travail ", racontent plusieurs ex-collaborateurs.
Particulièrement à l'Unisec, les violences physiques seraient fréquentes à l'encontre du personnel. L'an dernier, lors d'une rébellion au centre fermé, des membres du personnel mais aussi des policiers ont été blessés.
"Les jeunes ont le pouvoir ici. Si les choses ne se passent pas comme ils le souhaitent, ils se rebellent et menacent immédiatement de violence. En particulier le personnel jeune et sans expérience est rapidement la cible de pression."
Si un jeune s'en prend physiquement à un membre du personnel, ce dernier a la possibilité de se faire examiner par un médecin et de déposer une plainte contre l'adolescent. "C'est absolument inutile. A cause de notre plainte, son dossier ne fait que s'étoffer et comment construire une base de confiance pour pouvoir travailler avec le jeune, s'il est convoqué au commissariat à cause de nous, les éducateurs?", estime un ex-employé.
C'est surtout à Dreiborn que des armes cachées auraient été retrouvées, dont des couteaux simplement enfoncés dans le sol, mais aussi des outils, comme un marteau, par exemple.
Supposons un mineur qui se retrouve au tribunal parce qu'il a agressé et frappé des gens.Il arrive ensuite dans une structure du CSEE. Mais ce n'est pas forcément la fin de sa carrière criminelle.
Il arrive de plus en plus souvent que des pensionnaires fuguent, c'est-à-dire qu'ils s'enfuient de la structure. Ce qui se produit plutôt fréquemment. Entre juillet 2018 et décembre 2022, il y a eu en moyenne 17 fugues par mois dans les groupes de vie, comme l'a indiqué à RTL la direction du CSEE. L'Unisec n'est pas pris en compte ici.
Mais que font ces adolescents quand ils fuguent? C'est très simple: la criminalité continue. "Quand ils prennent la fuite de chez nous, ils n'ont pas d'argent. Ils agressent donc des gens, volent dans les stations-service et les magasins, se saoulent et en reviennent toujours au vandalisme", nous expliquent des ex-collaborateurs. Ils ajoutent qu'ils sont toujours contactés par la police, parce que leurs pensionnaires ont été surpris en train de commettre un délit pendant leur fugue. Et ce n'est pas un secret. Des faits divers impliquant des mineurs du CSEE sont repris fréquemment dans les rapports de police.
Deux exemples parmi d'autres:
"Un jeune homme soupçonné d'être impliqué dans un vol prend la fuite, avant d'être retrouvé par la police, un groupe de jeunes s'opposent à son interpellation": le suspect était un mineur qui avait quitté le CSEE de Dreiborn.
"Un groupe de jeunes commettent un vol dans une station-service [...] ils endommagent volontairement un certain nombre de choses sur le site de la station-service à Wiltz": Deux des mineurs impliqués s'étaient enfuis de Dreiborn.
Au CSEE, tous les jeunes ne tirent pas les leçons de leurs erreurs. Ils filment leurs fugues et leurs actes avec leur smartphone et quand ils sont de retour sur le site, ils les montrent fièrement aux autres. "Nous avons vécu cela aussi avec le meurtre à Bonnevoie, par exemple. Il a un mort sur la conscience. Mais à l'Unisec, il était comme une star et il racontait ses agissements", selon un ex-collaborateur.
Le fait que les jeunes vivent tous ensemble sur un même site les entraînerait à s'encourager mutuellement et à commettre des actes de délinquance ensemble à l'extérieur.
Le meurtrier présumé de Bonnevoie, par exemple, a ensuite dû être placé dans un logement à Esch. "Cela a duré deux à trois jours, là, avec deux autres mineurs, il a frappé et blessé un sans-abri."
Un ancien gardien de l'Unisec avait raconté l'an dernier à nos collègues de RTL, comment il percevait la situation avec les mineurs. Il disait à l'époque que les pensionnaires sortent pratiquement dans le même état qu'ils sont entrés. Et il n'est pas le seul de cet avis. "A la façon dont les choses fonctionnent là-bas et les jeunes qui s'influencent mutuellement... Nous ne produisons que des grands criminels", pense un ex-collaborateur.
De manière générale, le nombre de mineurs nécessitant une protection ou de mineurs délinquants a augmenté au Luxembourg. Pour la seule année 2022, plus de 1.500 nouveaux cas ont été signalés au département protection de l'enfance du parquet. Et nous parlons ici de 1.549 adolescents qui ont attiré l'attention pour la première fois en 2022. Soit pour des faits de délinquance, soit pour des problèmes familiaux. En effet, si un mineur a déjà un dossier judiciaire, les nouvelles infractions sont simplement ajoutés au dossier existant, aucune nouveau dossier n'est ouvert.
Le nombre de documents traités tels que procès-verbaux, signalements ou rapports s'élevait en 2017 à un peu plus de 10.800. En 2022, ce sont plus de 16.800 documents qui ont été traités au parquet par le département protection de la jeunesse. Il s'agit d'une hausse de plus de 50% en six ans seulement. "Ces résultats sont les fruits des campagnes et des interventions du parquet pour détabouiser les procédures en matière de droits et d'assistance des enfants", explique le parquet.
Quant à savoir si la criminalité juvénile augmente au Luxembourg, c'est une question à laquelle nul ne peut répondre. Vu qu'au Luxembourg la protection de la jeunesse et le droit pénal juvénile relèvent de la même législation et donc des mêmes instances judiciaires, il n'existe pas de chiffres distincts et donc aucune statistique sur l'évolution des deux phénomènes au cours des dernières années. Cela devrait changer à l'avenir. De nouveaux textes ont été élaborés afin de séparer le droit pénal juvénile et la protection de l'enfance.
Outre la drogue, la violence et les agressions constitueraient un autre gros problème parmi les pensionnaires. Un potentiel d'agressivité accru serait observé. "Nous tentons évidemment de protéger notre personnel du mieux possible. Mais ce n'est pas facile de transmettre la sécurité aux jeunes lorsque même le personnel ne se sent pas en sécurité", selon la direction.
La protection des mineurs, mais aussi surtout du personnel, serait la plus haute priorité au CSEE et donc il n'y aurait pas de longues hésitations en cas de brutalité. Pour que les choses n'aillent pas aussi loin, beaucoup de formations seraient organisées sur le thème de la désescalade. "Cela commence déjà par une bonne connaissance du groupe et l'observation de la dynamique de groupe. Si je remarque qu'il y a certaines tensions entre deux jeunes, alors c'est bien de les séparer en proposant deux activités différentes et en ne plaçant pas les concernés dans le même groupe," explique le coordinateur d'un groupe de jeunes, Yannick Gomes. Interrogé sur le point de savoir si cela peut s'appliquer au quotidien, il a cependant reconnu que ce n'est pas toujours aussi simple.
Grâce à la présence des agents de sécurité, certaines petites améliorations auraient été constatées en matière de violences graves. Et le nombre d'interventions policières sur le site serait en net recul, parce que les gardiens sont directement sur place et peuvent agir rapidement en cas d'agressions. Si la situation dégénère, le personnel interviendrait avec sévérité, disent la direction du CSEE, mais aussi le ministère de l'Education, de l'Enfance et de la Jeunesse. "Une politique de tolérance zéro s'applique", selon Gilles Dhamen, Premier conseiller au ministère.
Dans un tel cadre, des fugues seraient inévitables, considère Gilles Dhamen. Les mineurs ne seraient jamais de leur plein gré dans une structure du CSEE et en dehors de l'Unisec, les mineurs ne sont pas enfermés. Il arriverait donc toujours que des mineurs s'enfuient. Mais il ne serait pas vrai que tout mineur fugueur devienne délinquant. "Il y en a beaucoup qui s'enfuient pour retourner dans leur famille, pour encore régler quelque-chose avec des amis à l'extérieur ou pour être hébergé par son ami ou son amie", précise le Premier conseiller au ministère.
Si un pensionnaire fugue, les pédagogues essaient de prendre contact avec lui et de le convaincre de revenir. Ils collaborent cependant souvent avec la police. S'ils ont une suspicion quant à l'endroit où se trouve le mineur, il arrive qu'un éducateur s'y rende pour vérifier ou l'hypothèse est transmise à la police, précise la direction du CSEE.
Si un pensionnaire fugueur commet un acte de délinquance, le traitement correct du mineur quand il est de retour dans la structure, serait extrêmement important, explique Yannick Gomes. "Nous devons lui faire clairement comprendre que ce qu'il a fait n'était pas bien et d'un autre côté, nous ne devons pas l'effrayer au point qu'il fugue immédiatement à nouveau. C'est donc très sensible. La meilleure façon de gérer cela, est de faire comprendre au mineur ce que sa victime ressent lors de tels incidents et ce que cela fait à la personne concernée."
De manière générale, dans de telles situations, le lien entre pédagogues et mineurs serait très important. Mais les pédagogues ne laisseraient pas tout passer.
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- Série de dérives: Mais que se passe-t-il à Dreiborn, là où finissent les mineurs délinquants?
- Des ex-collaborateurs racontent: Sex, drugs and rock'n'roll: le quotidien à Dreiborn?
*De l'extérieur, nous ne savons pas grand-chose sur la façon dont les choses se passent vraiment au CSEE. C'est notamment dû au devoir de réserve du personnel. Cinq ex-collaborateurs du Centre ont cependant tenu à parler. Afin de les protéger, ils resteront anonymes. Nous ne préciserons pas non plus sur quel site ils ont travaillé. Ce qui était véritablement important pour nous dans ces interviews, c'était qu'ils parlent tous uniquement de choses qu'ils ont vues ou entendues eux-mêmes.*