Interview"Médecins Sans frontières est neutre", mais pas silencieuse, selon Rony Brauman

Caroline Mart
adapté pour RTL Infos
Depuis plus de 50 ans, l’ONG Médecins Sans Frontières s’engage pour venir en aide aux personnes dans des situations d'urgence partout dans le monde. Une mission encore plus essentielle aujourd'hui, mais aussi de plus en plus dangereuse et complexe. Retrouvez ci-dessous l'interview en français de l'ancien président de MSF par Caroline Mart.

Aider les personnes en situation d’urgence partout dans le monde, que ce soit en raison de la guerre, de catastrophes naturelles ou d’épidémies, c’est depuis 1971 la mission de l’ONG Médecins Sans Frontières. Aujourd’hui, cette mission est plus nécessaire que jamais, mais aussi plus difficile, car les interventions humanitaires ne sont plus possibles partout et les collaborateurs eux‑mêmes deviennent parfois des cibles dans des conflits et des guerres.

MSF Luxembourg fête cette année son 40ᵉ anniversaire. Pour l’occasion, une grande exposition interactive est organisée à l’Abbaye de Neimënster, où il est expliqué en quoi consiste le travail sur le terrain. L’exposition peut encore être visitée dans la cour de l’Abbaye jusqu’au 29 avril.

A cette occasion, l’un des pionniers et ancien président de MSF est également venu au Luxembourg. Rony Brauman, spécialiste en médecine tropicale et en épidémiologie, a lui‑même dirigé d’innombrables missions et, après 48 ans, il reste toujours actif pour Médecins Sans Frontières.

Interviewé par Caroline Mart sur RTL, Rony Brauman évoque les difficultés à fournir une aide humanitaire dans un monde où le droit international n’est souvent plus respecté.
Je pense que l’aide humanitaire est malgré tout plus solide que le droit international, enfin qu’elle résistera mieux, parce qu’il y a une dimension émotionnelle, une dimension d’engagement, que l’aide humanitaire ce sont des personnes [qui agissent], et que ça c’est quand même plus difficile à disqualifier, à discréditer que le droit international, qui est présenté souvent comme une abstraction, comme un empêchement pour les véritables démocraties d’imposer leur régime. Donc nous sommes d’une certaine manière, d’une certaine manière seulement, plus solide”, estime l’ex-président de MSF.

Alors que depuis 1949, les Conventions de Genève imposent des règles strictes sur le traitement des personnes en cas de guerre, protégeant en particulier les soldats blessés ou prisonniers, les populations civiles et les travailleurs humanitaires, on a l’impression que, par moment, ces derniers sont délibérément pris pour cibles, du moins dans certains conflits. “Oui, en tout cas, dans un certain nombre de situations, ce n’est pas général. Il faut avoir dans l’idée que lorsqu’on parle d’hôpitaux bombardés, de travailleurs humanitaires ciblés, on parle généralement de trois ou quatre pays dans lesquels cela se produit plus fréquemment qu’ailleurs. Mais il y a des dizaines de pays dans lesquels l’aide humanitaire peut se déployer de façon à peu près stable, à peu près sûre. Donc il faut se garder des généralisations. Par contre, il faut reconnaître qu’il y a beaucoup plus d’attaques que d’hôpitaux et de travailleurs humanitaires.” Et Ronnie Brauman de rappeler la situation à Gaza : “le record absolu, là où il n’y a absolument aucun précédent, c’est-à-dire des dizaines d’hôpitaux bombardés, des centaines de travailleurs humanitaires tués, assassinés, c’est la bande de Gaza. C’est le territoire de Gaza pendant les deux années et demie de guerre que nous avons connues là. C’est vraiment sans précédent,” insiste-t-il.

Médecins Sans Frontières a payé un lourd tribu à Gaza, avec 16 morts et de nombreux blessés.”16 morts dont six qui ont été tués dans l’exercice de leur fonction, impossible de savoir s’ils étaient ciblés ou non, s’ils sont morts, disons, en quelque sorte par accident, mais ça voulait dire quand même que nos installations, elles, elles étaient ciblées ou qu’à tout le moins aucune précaution n’était prise pour les épargner”, souligne Rony Brauman. A propos de la situation à Gaza, l’ancien président de MSF se fait plus incisif et n’épargne pas ses critiques : “je critique la politique israélienne, d’abord pour la manière dont cette guerre a été menée à Gaza, certes les attentats du 7 octobre 2023 ont été affreux, c’était des crimes de guerre qui appelaient une réplique inévitablement, mais la démesure avec laquelle cette réplique a été organisée, les deux années et demie de guerre, ne nous faisons pas d’illusion, nous sommes toujours en guerre. Ce cessez-le-feu, c’est un cessez-le-feu pendant lesquels les Israéliens s’autorisent à tirer. Tandis que le Hamas, lui, est interdit de se défendre. Donc c’est encore une situation de guerre et de guerre génocidaire. Donc ça, c’est la première critique que l’on peut adresser. Et l’autre, du point de vue, disons, de l’acteur humanitaire que nous sommes, c’est que nous sommes bannis, Israël veut continuer sa guerre à huis clos, ou en tout cas avec des ONG qui permettent de dire à l’extérieur à ses alliés que les précautions sont prises pour épargner les vies. Mais en réalité, ces ONG sont toutes dévouées à la politique israélienne. Certaines de ces ONG ont même été engagées dans le soutien à l’armée israélienne en envoyant des dons à l’armée israélienne. Donc on voit bien que c’est vraiment des ONG extrêmement partisanes.”

En ce qui concerne la philosophie de l’ONG Médecins Sans Frontières, Rony Brauman distingue silence et neutralité. “MSF est neutre, neutre dans la mesure où nous n’apportons aucune ressource matérielle ou intellectuelle, de renseignement, disons, ou des objets, des munitions, des armes, que sas-je, à aucune des parties belligérantes. Donc, de ce point de vue-là, nous sommes neutres à Gaza, comme nous le sommes dans tous les pays en guerre où nous intervenons.
En revanche , l’ONG rejette la politique du silence : “Quand une guerre génocidaire est en cours, il est impossible, enfin en tout cas pour MSF, de garder le silence, car garder le silence, c’est laisser parler à notre place des gens qui expliquent qu’il n’y a absolument rien à redire à ce qui se passe, qu’il y a une guerre, c’est triste, avec des dommages collatéraux, on le regrette mais on ne peut pas faire autrement. Non, nous, nous sommes là pour dire, regardez, 90 % de victimes civiles, 18.000 enfants tués, seulement moins de 10 % de combattants qui ont été tués. Donc tout ça, c est ce que j’appelle une guerre génocidaire. Et si nous ne le disons pas, nous en tant qu’acteurs de terrain, nous laissons parler à notre place, soit le Hamas d’ailleurs, et nous ne voulons pas que le Hamas parle à notre place, soit les autorités israéliennes”.

Alors qu’à ce propos, la journaliste Caroline Mart évoque une “guerre des mots, tout aussi minée que le terrain et qui dépasse de loin le Proche et le Moyent-Orient et s’exporte”, elle interroge Rony Brauman sur cette polarisation du conflit qu’il a lui-même qualifiée d’”hytérisation”. “Je l’explique par le fait que ce conflit est une exportation des guerres européennes du passé, et notamment l’installation, disons, du foyer juif devenu un foyer sioniste et un foyer national israélien, est lié à la réparation que l’Europe a accordée aux juifs après l’extermination des juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le problème est que cette réparation, ce n’est pas les Européens qui l’ont payée, ce sont les Palestiniens, ce sont les autochtones, et cela fait qu’aujourd’hui les autochtones sont considérés comme des squatteurs qu’il faut chasser. Donc en Europe, les résonances de la Shoah ou de l’Holocauste sont encore présentes et contribuent à crisper tout le monde, et ailleurs dans le monde, car il n y a pas qu’en Europe que ce débat est très polarisé. Ce sont les restes de la mémoire coloniale ou de la mémoire anticolonialiste, car la guerre israélo -palestinienne, qui a 100 ans, elle n’a pas deux ans et demi, elle n’a pas commencé le 7 octobre 1923, elle a commencé dans les années 1920, cette guerre est la dernière guerre coloniale en cours. Et les guerres coloniales soulèvent des sentiments, des émotions, des réactions bien plus importantes que d’autres guerres. Donc en Europe en particulier, parce que cette guerre est une guerre européenne également, Israël se réclamant d une appartenance européenne, cette guerre a évidemment une résonance comme aucune autre en Europe.”

La guerre actuelle en Iran a également été évoquée et son nombre inconnu de victimes civiles, son absence d’images et l’absence d’aide humanitaire autorisée à rentrer en Iran. “Est-ce ce qu’on appelle cyniquement des dégâts collatéraux?”, a interrogé Caroline Mart. “Oui, (...) on en a eu un exemple, dès le premier jour de cette guerre, avec une école de jeunes filles qui a été bombardée, on parle de 120, 150, 170 victimes lors de ce bombardement, il est évident que les Américains ne visaient pas cette école, mais il est évident qu’en voulant cette guerre et en démarrant avec une telle intensité les bombardements sur le terrain, le risque que cette école ou que d’autres cibles civiles soient atteintes était majeur. (...) On ne peut pas vouloir une guerre sans assumer les conséquences de cette guerre. Or manifestement ça n’est pas assumé. Regardez la couverture médiatique qui a été accordée au bombardement de cette école. Imaginez si les Iraniens avaient bombardé une école à Dubaï ou dans les Émirats ou au Qatar ou en Arabie Saoudite. Ça aurait fait les gros plans, on aurait dit regardez, c’est sauvage, ils bombardent des écoles, ils tuent les enfants, etc. Là, c’est passé comme une sorte de dégâts tout à fait regrettables, mais sur lesquels on ne s’attarde pas, on continue, l’actualité suit son cours, the show must go on. Ça a quelque chose d’absolument révoltant. Ce double standard, cette double évaluation de la vie, la vie tuée, la vie interrompue par des bombes américaines, c est moins important que la vie interrompue par des bombes ou des violences iraniennes. Ça c’est inacceptable”, s’indigne l’humanitaire.

Aux Etats-Unis, Donald Trump a commencé son nouveau mandat en arrêtant les programmes d’aide internationale humanitaire américaine. “Une catastrophe et une menace pour la sécurité et l’équilibre mondial”, selon l’ancien président de MSF. Cette interruption est aussi une sorte de rappel à l’ordre, d’après lui, “car le fait que les Etats-Unis assurent à eux seuls l’essentiel du financement de l’aide internationale était très melsain. (...) Ce ne sont pas seulement les Américains qui doivent s’impliquer là-dedans.” Et Rony Brauman de se montrer pessimiste pour l’avenir : “ces financements, ce sont aussi soit de défense des minorités, soit de politiques de santé publique. Dans les deux cas, la baisse des financements pour la défense des minorités, quelle qu’elle soit, la baisse des financements pour la recherche en santé publique, la recherche clinique, va produire des effets. D’ailleurs, on les voit déjà aux Etats-Unis, avec la baisse de financement des vaccinations, qui ouvre une autoroute aux épidémies virales qui commencent déjà à se manifester aux Etats-Unis même. Et on va le voir ailleurs. Donc, des problèmes de santé publique, des problèmes d’exposition des minorités et un climat général d’hostilité à tout ce qui relève de l’assistance, de la solidarité, de l’émancipation. Et donc, c’est l’installation d’un climat extrêmement lourd, extrêmement conservateur qui n’annonce rien de bon.

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