"Accouchement sous X". Pour la poignée d'enfants qui naissent sous ce régime au Luxembourg, ce "X" symbolise une croix tirée sur leur passé.
La naissance sous X permet en effet aux "mères de l'ombre" d'abandonner leur enfant juste après l'accouchement. Un abandon total : les mères peuvent rompre tout lien avec leur nouveau-né, sans laisser la moindre information.
Il serait commode de critiquer ces femmes qui décident de dresser un tel mur entre elles et leurs enfants. Mais derrière tout abandon, il y a une histoire. Et elle est souvent tragique : profonde détresse, inceste, viol, grossesse non désirée, pression familiale/religieuse... C'est aussi oublier un peu vite le rôle des pères, qui trop souvent disparaissent bien avant la naissance, laissant ces futures mères seules avec une décision terrible à prendre.
Frédéric Blanjard, lui, n'exprime aucun reproche, aucun ressentiment. Sa quête est celle d'un vide qu'il rêve de combler. Pour lui, mais pas seulement.
Ce Français de 53 ans a décidé de faire le trajet depuis Clermont-Ferrand pour raconter son histoire à RTL. Elle débute durant l'été 1972, lorsque ses parents biologiques ont eu une union "illégitime".

C'est du moins ce qu'affirme une fiche sociale (voir ci-dessus) émise par l'administration française, que Frédéric a pu se procurer. Evidemment, le nom de ses géniteurs n'y figure pas. En revanche, on y apprend qu'ils résident tous deux au Luxembourg.
Son père est mécanicien-auto, 30 ans, 1m70 environ, et qu'il est déjà marié et père de deux enfants. Sa mère, elle, a 19 ans et est secrétaire. Frédéric est le premier enfant de cette jeune femme. Elle a reçu une "éducation rigide, dans un milieu peut-être un peu frustre où cette grossesse n'est pas acceptée". Deux lignes précisent que cette femme est "catholique" et ses parents, cultivateurs, sont "au courant de la grossesse et ne veulent pas de l'enfant".
Là encore, la prudence s'impose, seule sa mère biologique détient les clés de cette histoire. Mais il faut rappeler qu'elle s'inscrit dans le contexte des années 70 et puise dans les racines chrétiennes du Luxembourg. En effet, l'Eglise voyait dans la naissance sous X une alternative à l'avortement et aux sévices infligés aux femmes qui concevaient en dehors du sacrement du mariage. Des valeurs qui infusaient encore la société luxembourgeoise lorsqu'en 1975, la loi sur l'accouchement sous X a été adoptée.
"L’accouchement sous X a été introduit pour permettre à une femme de donner naissance en toute sécurité, tout en garantissant son anonymat et la prise en charge immédiate de l'enfant. Par la suite, l’enfant est soit repris par sa mère, soit confié à l'adoption" explique à RTL Infos le ministère de la Justice. "Cette alternative légale et sécurisée était mise en place pour éviter les drames tels que l'infanticide de nouveau-nés par leur mère en détresse ou l'abandon de nouveau-nés dans des lieux dangereux".
Cette pratique était d'ailleurs largement acceptée à l'époque. Mais on n'avait pas anticipé les problèmes que cela allait poser à ces enfants nés sous X...

Le petit Frédéric est donc né le 5 avril 1973, à 8h30 précise, au centre départemental de l'Enfance, route de Plapeville à Metz. Pourquoi a-t-elle accouché en France, et pas au Luxembourg ? Là encore, seule sa mère le sait. Ce qui est sûr, c'est qu'aussitôt remise de son accouchement, cette femme est retournée au Grand-Duché, en coupant les ponts avec son enfant.
Frédéric, lui, se voit attribuer par les autorités françaises le nom de "Frédéric Martial". Il est placé dans une pouponnière. À un âge où tout bébé cherche l'amour et l'attention unique d'une mère, Frédéric passe de bras en bras, pris en charge par des puéricultrices. De quoi inscrire au fond de lui un traumatisme profond. Mais il s'estime pourtant chanceux. "J'ai été adopté au bout de six mois seulement. Je sais que tout le monde n'a pas cette chance, et que certains passent toute leur enfance à la DDASS, dans des foyers..."
Ses parents adoptifs, venus de Fontainebleau, accueillent Fréderic avec joie. "Mon père adoptif était militaire de carrière, et ma mère professeure d'éducation physique. Ils ne pouvaient pas avoir d'enfant, donc ils étaient heureux que leurs démarches d'adoption aient pu aboutir." C'est ainsi qu'il acquière son nouveau patronyme, Frédéric "Blanjard".
Frédéric raconte une enfance "presque" normale. "J'ai eu une enfance heureuse, je n'ai pas manqué de grand chose." Le sujet de son adoption n'était pas tabou. "Mes parents adoptifs n'ont jamais cherché à cacher quoi que ce soit. J'ai su que j'étais adopté quand j'ai été en âge de comprendre ces choses, vers 5 ou 6 ans. Mais je n'ai pas tout de suite compris ce que signifiait être né sous X".
Ses parents adoptifs ont malheureusement divorcé durant son adolescence. Une nouvelle déchirure :"cela ne m'a pas empêché de poursuivre ma vie, malgré un fort ressenti vis-à-vis de la situation". Mais le plus important est que ses deux parents adoptifs "sont tous deux reconnaissants du cadeau que ma mère biologique leur a fait en me mettant au monde. Ils ont pu par ce geste devenir parents. Et ça, ils ne l'oublieront jamais", témoigne, très ému, Frédéric.
Devenu adulte, Frédéric veut en savoir plus sur ses origines. Il entreprend plusieurs démarches à partir des années 2000. Ce n'est qu'en 2005 qu'il est finalement contacté par le CNAOP (Conseil national d'accès aux origines personnelles). Et là, surprise : cet organisme français dispose d'une fiche dans laquelle figure ... le nom, prénom et lieu de résidence de sa mère biologique ! (la fiche de son père biologique était, elle, "non renseignée".)
En vertu des règles sur l'accouchement sous X, Frédéric ne peut évidemment pas consulter ces informations confidentielles. En revanche, les autorités françaises sollicitent celles du Luxembourg qui se chargent de contacter sa mère. Finalement, en 2005, Frédéric reçoit un courrier du ministère de la Justice du Luxembourg. La réponse est catégorique : "c'était "non". Elle refuse tout contact, et veut maintenir le secret sur son identité".
Le choc est terrible pour Frédéric. Mais il persiste, et écrit une lettre à sa mère, via les autorités luxembourgeoises. Voici un extrait : "je comprends votre réaction. Voir ressurgir dans votre esprit une histoire vieille de 32 ans peut sans aucun doute provoquer un grand choc émotionnel. Cette sensation, je l'ai moi-même ressentie le jour où j'ai reçu le courrier. La première chose que je me suis dit : elle est vivante, et elle sait que je la recherche. Cela a été la récompense à laquelle je ne m'attendais plus" écrit-il.
Il se livre aussi. Il raconte qu'il vit avec sa compagne Christelle, qui le soutient dans ses démarches. Elle est secrétaire pour une gynécologue obstétricienne, lui travaille pour la SNCF. Il confie s'être rendu plusieurs fois au Luxembourg, "tantôt pour mes recherches, tantôt pour du tourisme. Je connais bien Bourglinster, Echternach, Vianden [...] J'ai conservé sur disquette tous mes résumés de voyages. Je me sentais un peu comme chez moi" au Luxembourg.

Il conclut sa lettre en écrivant qu'il est "difficile de tirer un trait sur mon passé. J'ai besoin de savoir quelles sont mes racines ainsi que mes origines [...] Je ne désire nullement juger, ni faire le procès de ma mère biologique. J'ai déjà eu la chance de naître, d'avoir connu l'adoption : c'est déjà beaucoup !" En relisant ces mots, Frédéric doit s'interrompre, une fois encore saisi par l'émotion. Sa mère ne donnera pas suite à ce cri du coeur.
Près de vingt ans ont passé. Frédéric est de retour au Luxembourg. C'est en regardant un reportage sur le Luxembourg que la flamme qui couvait en lui s'est rallumée. Il a accepté de faire le trajet depuis le centre de la France pour nous raconter son histoire. Et surtout, il espère toujours convaincre sa mère luxembourgeoise - si elle vit encore - de le rencontrer. "D'autres personnes auraient pu aller jusqu'à embaucher des détectives, moi je refuse. Je ne veux pas lui forcer la main, juste lui tendre la mienne. J'ai un infime espoir, en passant par un média comme RTL, de faire bouger les choses. Si ça n'aboutit pas, au moins j'aurais essayé". Et pourquoi n'évoque-t-il pas son père biologique ? "Disons que pour l'instant, ce n'est pas ma principale préoccupation. D'autant que j'ai encore moins d'information sur lui. Mais un jour, peut-être, si ça aboutit avec ma mère biologique..."
Surtout que du côté de sa vie personnelle, il y a du nouveau. "Je suis marié avec Christelle depuis 10 ans. Et... j'ai un fils" souffle-t-il. Lui, l'enfant né sous X, est devenu père. Il nous l'apprend lors de l'entretien, secoué par l'émotion. On comprend alors, entre les lignes, que c'est aussi pour son fils qu'il a décidé de tourner cet entretien. Et de prendre à nouveau le risque de remuer le passé.

"Mon fils sait qu'il a des origines au Luxembourg. On se plaît à dire que je suis 100% Luxembourgeois, et lui à 50%. Mais il aimerait aussi en savoir plus. On peut faire un arbre généalogique du côté de sa mère française, mais pas du mien." Et lorsqu'on lui demande quel type de père il essaie d'être, il répond avec un sourire timide : "un père normal. Aimant. Attentif."
Ce sont aussi des inquiétudes légitimes pour son fils qui le poussent à rencontrer sa mère biologique : "ce qui me manque aussi, c'est de savoir si mes parents biologiques ont des problèmes de santé, et donc si j'ai des antécédents médicaux, des problèmes génétiques que j'aurais pu transmettre à mon fils".
"La loi luxembourgeoise laisse peu de chances aux personnes nées sous X de retrouver leurs parents biologiques" déplore Charel Schmit, l'Ombudsman pour le droit des enfants au Luxembourg (OKAJU). "La mère peut laisser des informations non identifiantes dans son dossier, mais ce n'est pas contraignant, cela dépend de sa volonté. De plus, il manque une communication uniformisée dans toutes les maternités et hôpitaux pour mieux sensibiliser les mères".
Autrement dit, les quelques femmes qui accouchent anonymement au Luxembourg (elles étaient 6 en 2023, aucune en 2024) seraient un peu livrées à elles-mêmes. "Si dans le temps on considérait que c'était dans l'intérêt de l'enfant de ne pas révéler ces informations sur ses origines, on sait aujourd'hui que c'est au contraire très important. L'abandon est un traumatisme primaire pour ces enfants, qui les impacte sur le long terme. Il faut donc un cadre plus protecteur. Du côté de l'OKAJU, on penche évidemment plus du côté des droits de l'enfant, mais c'est une pondération délicate, il faut tenir compte des intérêts légitimes de l'enfant comme de sa mère."
Et de confirmer qu'avoir accès à des "informations non identifiantes concernant des antécédents médicaux de la mère et du père est fondamental pour le dépistage de maladie ou des thérapies. Il faudrait pouvoir récolter ces informations le plus tôt possible".

Car il faut "rappeler que selon la Convention relative aux droits de l'enfant de 1989, et qui a été ratifiée par le Luxembourg en 1993, l'enfant a droit à l'entièreté de l'information de ses parents biologiques. Et depuis cette ratification, le Luxembourg est dans le non-respect de ce droit". L'OKAJU interpelle le gouvernement luxembourgeois pour qu'il "finalise enfin la réforme sur l'accès aux origines", dans les cartons depuis des années.
Cela vaut aussi, d'ailleurs, pour les enfants nés sous le régime de la procréation médicalement assistée (PMA), "où un cadre légal au Luxembourg fait également défaut. On est à une trentaine d'années à la traîne par rapport aux exigences internationales" en la matière.
Et pour que ce sujet soit traité de façon impartiale et efficace, l'OKAJU s'est exprimé en faveur de la "création d'une nouvelle entité administrative indépendante", à l'image du CNAOP en France, pour accomplir cette mission de droit à l'accès aux origines des enfants.
Nous avons contacté le ministère de la Justice pour savoir où en était le projet de loi n°7674 sur "l'organisation de l'accès à ses origines dans le cadre d'une adoption ou d'une PMA". Déposé en 2020, il est toujours en discussion, de nouveaux amendements étant en cours d’élaboration.
Le ministère constate, tout d'abord, que "la pratique d’adoption d’enfants a fortement évolué depuis les années 1980, tout comme la thématique du droit d'accès aux origines a connu une évolution sociétale importante. On est passé de l’approche de l'anonymat à une reconnaissance du besoin de connaître ses origines", ce qui vaut aussi pour les enfants adoptés par le biais d'une PMA, précise-t-il.
Le projet de loi a donc pour but de mettre "en place un cadre juridique permettant à la fois à l’enfant et aux parents de naissance, lorsque les parties le souhaitent, d’engager une démarche d’accès aux origines, fondée sur leur accord et dans le respect des droits de chacun."
Le ministère confirme qu'actuellement, "l’accouchement sous X garantit à une femme le droit d’accoucher anonymement, en protégeant son identité vis‑à‑vis de l’enfant et de l’état civil. Le cadre légal actuel ne prévoit pas la possibilité de laisser des informations identifiantes ou non identifiantes. Pour ce qui est du projet de loi, il instaure un cadre où le parent qui a accouché de l’enfant et l’autre parent de naissance sont libres de laisser des informations non-identifiantes", dans un pli fermé, telles que des informations médicales sur sa santé, sur les origines de l’enfant, sur les circonstances de la naissance, ou même des objets... De plus, "il est également prévu que le parent qui a accouché de l’enfant et l’autre parent de naissance aient la possibilité de faire une déclaration de son identité, ceci dans un pli fermé séparé" pour permettre d'éventuelles retrouvailles.

Face aux critiques sur le "retard" législatif du Luxembourg, le ministère répond que "le cadre légal actuel est conforme aux engagements internationaux. Le Luxembourg a ratifié la Convention relative aux droits de l'enfant, avec une déclaration spécifique relative à l’accouchement sous X." "Le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies a formulé des recommandations pour garantir l’accès aux informations d’identité et établir des procédures claires de gestion et de stockage des données. Bien que ces recommandations n’aient pas de valeur juridiquement contraignante, le Luxembourg les a accueillies avec grand intérêt" répond-t-il.
Les choses devraient aussi s'améliorer au sein des maternités et hôpitaux, nous répond de son côté le ministère de l’Education nationale, de la Jeunesse et de l’Enfance (MENJE) : "Le projet de loi sur l’accès aux origines prévoit que le MENJE est chargé de l’encadrement dans le cadre d’un accouchement sous X. Les parents biologiques sont informés par les maternités de leur situation juridique ainsi que de celle de l’enfant, lorsqu’ils souhaitent rester anonymes. Ils sont également sensibilisés à l’importance, pour l’enfant, de pouvoir disposer d’informations concernant ses parents biologiques." Dans ce contexte, "le MENJE élabore un document regroupant l’ensemble des informations pertinentes. Ce document est remis aux parents biologiques afin qu’ils puissent le signer et attester ainsi qu’ils ont été dûment informés de leurs droits et obligations. En cas de refus de signature, cette circonstance est consignée."
Le projet de loi relatif à l’accès aux origines vise ainsi à "garantir l’application de consignes uniformes dans l’ensemble des maternités et cliniques concernées".
Mais encore faut-il qu'il se concrétise. Et surtout, que les "mères de l'ombre" se saisissent de cette chance d'éclairer leur progéniture sur leurs origines...
Frédéric Blanjard, lui, croise les doigts : "j'ai un infime espoir, en passant par un média du Luxembourg comme RTL, de faire bouger les choses... Si ça n'aboutit pas, je ne pourrai pas m'en vouloir. Car au moins, j'aurai essayé".
Frédéric Blanjard propose à ses parents biologiques, mais aussi à toute personne qui souhaiterait discuter de ce sujet, de lui écrire par l'intermédiaire de RTL. Si vous souhaitez également témoigner de votre vécu au sujet des naissances sous X, via PMA, ou de tout autre sujet, vous pouvez également nous contacter. Prière de remplir le formulaire ci-dessous (confidentiel, anonymat garanti) ou d'envoyer un mail à notre journaliste à romain.vandyck@rtl.com.