
C’est au mois d’août 2017 que Bushra et Mahmood décident de quitter leur pays, le Yémen, qui est aujourd’hui toujours déchiré par la guerre. Le couple laisse derrière lui toutes les commodités de la vie bâtie avec ses enfants. “Ma vie était en danger”, explique Bushra qui travaillait alors pour l’ambassade américaine à Sana’a. “Plusieurs de mes collègues ont été enlevés, je ne sais pas ce qu’ils sont devenus”, nous raconte-t-elle. Dépité, son mari ajoute à demi-voix: “Ils ont disparu.”
Ce sont les menaces des rebelles houtis qui finissent par convaincre Bushra de prendre la fuite. “On a tout laissé derrière nous”, se lamente-t-elle. Le couple quitte son domicile avec trois enfants en bas-âge et n’emporte que les choses essentielles. “On savait qu’on ne pourrait pas voyager avec plusieurs valises”, explique Mahmood. Et c’est ainsi qu’a commencé le terrible périple de cette famille qui a traversé pas moins de sept pays avant d’arriver au Luxembourg. Elle a d’abord dû traverser le Yémen pour rejoindre la frontière du sultanat d’Oman.
“C’était très difficile de se déplacer à travers le Yémen, il y avait des checkpoints partout”, se rappelle Bushra. Et ce n’est qu’à travers sa maladie que la famille a pu justifier ses déplacements. En effet, Bushra est atteinte d’un problème cardiaque qui nécessite un suivi médical régulier. “Les rebelles qu’on a rencontrés n’étaient pas forcément éduqués. Ils se fiaient donc surtout aux noms des hôpitaux et des médecins qui m’avaient prise en charge”, raconte-t-elle. Cela leur a permis de quitter le pays sans vraiment savoir où ils allaient pour autant. “On cherchait simplement un endroit sûr où continuer nos vies”, assure-t-elle.
La famille ne reste pas longtemps dans le sultanat. “On s’est reposés quelques jours puis on est partis”, commente Mahmood. Direction la Malaisie, en avion cette fois-ci. Un pays où ils ne sont restés que quatre mois, faute de visa. Ils ont ensuite réussi à rallier l’Iran. “On a entendu parler des chemins empruntés par les migrants pour rejoindre l’Europe”, nous confie le père de famille. Il ne se doutait pas des épreuves qui les attendaient sur place. Des marches interminables, aux traversées nocturnes en passant par les abris de fortune et la peur d’être arrêtés et emprisonnés par un régime particulièrement répressif: la famille de Bushra a vécu un véritable cauchemar.
Bushra et Mahmood ne sont pas prêts d’oublier les nuits glaciales passées avec leurs enfants dans des remises remplies de déchets. Ils nous racontent leur terrifiant périple à travers les montagnes séparant l’Iran de la Turquie. “Il fallait qu’on attende que la nuit tombe pour se déplacer et on ne pouvait pas allumer de lampes torches” par peur de se faire repérer par les gardes-frontières. Le plus jeune de leurs enfants avait alors trois ans et il fallait à tout prix éviter qu’il ne pleure. “Je l’ai porté toute la nuit, au petit matin je n’en pouvais plus”, nous raconte Mahmood visiblement ému. Mais ils avaient fait le plus dur et un homme qui voyageait avec eux s’est proposé de prendre le relais et de porter son fils alors qu’ils arrivaient en territoire turc.
La marche était cependant loin d’être finie. “On a marché pendant si longtemps qu’on a épuisé nos ressources d’eau et de nourriture. Les enfants nous demandaient sans cesse où on allait et pourquoi il fallait tant marcher. On n’en voyait pas la fin, c’était désespérant”, nous raconte le père de famille. Ils ont finalement rejoint un endroit où on leur a demandé de se changer pour que les autorités pensent qu’ils étaient arrivés en Turquie par des moyens normaux. S’en est suivie une nuit d’attente dans une gare où les employés refusaient de leur vendre des tickets de bus pour Ankara. C’est finalement un chauffeur de bus qui partait sans passagers qui leur a proposé de les déposer dans la capitale. Là, ils se sont adressés à des passeurs pour tenter de rallier la Grèce.
Un voyage périlleux qui leur a coûté 1.000 dollars et qui leur a valu trois jours d’attente dans la forêt d’Izmir. Lorsqu’ils ont finalement pris la mer, c’était en pleine nuit sur un bateau qui avait une capacité de 20 personnes. Les passeurs avaient cependant rassemblé une soixantaine de migrants. “On avait acheté des vestes de sauvetage pour toute la famille”, souligne Bushra qui a beaucoup hésité à monter dans l’embarcation. Une embarcation qui n’était pas pilotée par un capitaine d’après le père de famille. “Ils nous ont dit, vous naviguez tout droit et vous arriverez à Kos”, et c’est ce qu’ils ont essayé de faire. Après s’être égarés pendant des heures, ils ont fini par arriver sur la côte grecque au petit matin.
On est alors au mois de juillet 2018. La famille yéménite voyage depuis près d’un an dans des conditions extrêmes. Et le camp surpeuplé de Kos n’allait pas leur offrir de meilleures perspectives. “Tous les conteneurs étaient occupés. Nous avons donc dû monter une tente de fortune... À quelques mètres des évacuations des eaux usées”, faute de place. Un sourire timide aux lèvres, Bushra nous assure que sa famille a construit la première tente de fortune du camp de Kos. Une initiative très vite reprise par les nombreuses familles qui ont afflué dans les mois suivants. Et au fur et à mesure que le camp se remplissait, les conditions de vie sont devenues de plus en plus rudes. Les deux parents se rappellent des odeurs et surtout de l’omniprésence des déchets et des mouches.
Après avoir passé plusieurs mois sur place, Bushra a décidé qu’il fallait partir. La famille a réussi à monter dans un ferry direction Athènes puis a bénéficié de l’aide d’un ami qui leur a mis son appartement à disposition dans la capitale grecque. Une chance inouïe alors qu’ils cherchaient à savoir où les mènerait ce long périple. “J’ai entendu parler du Luxembourg, de la culture, de la gentillesse des locaux. Que des bonnes choses qui nous indiquaient que ce serait une bonne destination (...) on cherchait la sécurité, la stabilité et la paix”, explique le couple. Bushra ajoute: “On m’a dit qu’on croyait vraiment aux droits de l’homme au Luxembourg.”
Et c’est ainsi qu’est né le projet de rejoindre le Grand-Duché. Bushra a essayé pendant des mois de prendre des billets d’avion pour toute sa famille mais elle se voyait systématiquement refuser le voyage. Le couple a finalement décidé qu’elle voyagerait avec son plus jeune fils et que Mahmood resterait à Athènes avec les deux plus âgés. La mère de famille est finalement parvenue à ses fins en passant d’abord par l’Espagne, puis par la Belgique. Depuis Bruxelles, elle a ensuite réussi à organiser son trajet jusqu’au Luxembourg. Le 16 décembre 2019, Bushra est finalement arrivée à bon port. Un voyage qui lui aura pris deux ans, quatre mois et 11 jours.
Dès qu’elle est arrivée, Bushra a fait sa demande de protection internationale. Une demande qui lui a été accordée “très vite” d’après elle. Elle remercie d’ailleurs les autorités qui lui ont permis de rester sur le territoire luxembourgeois puis de faire venir son mari et ses fils au mois de novembre 2020. Depuis, la mère de famille a donné naissance à un quatrième enfant. Elle nous confirme qu’être enceinte dans une structure de réfugiés a été “très compliqué”. D’autant plus qu’on lui a diagnostiqué le diabète pendant sa grossesse.
Au total, la mère de famille a connu cinq structures d’accueil au Grand-Duché. Celles de Strassen, de Mersch, de Differdange, de Diekirch et de Mülhenbach. Et si chaque déménagement a représenté ses propres défis, elle ne cherche pas à se plaindre. Elle aspire simplement à une vie normale. Une vie en dehors des structures d’accueil, dans un logement que ses enfants pourraient appeler le leur. Actuellement, ils sont scolarisés à Clervaux alors que la famille a été transférée à Mülhenbach. Cela implique près de quatre heures de trajet pour les enfants et leur père qui les accompagne dans les transports publics.
Au mois de janvier, Bushra pensait voir la lumière au bout du tunnel lorsqu’elle a décroché un poste auprès de JP Morgan. Cependant, l’Office national de l’accueil leur a fait part d’un courrier leur demandant de “quitter les lieux”. Une procédure qui ne date pas d’hier si l’on en croit les documents qui nous ont été soumis par la famille. La mère de famille explique vouloir la même chose que l’ONA: trouver un logement et partir. Elle s’est adressée au Fonds du Logement, à la SNHBM et à plusieurs communes afin d’avoir accès à un logement abordable. Malheureusement, ces demandes n’ont pas encore porté leurs fruits.
Elle a également tenté sa chance sur le marché privé mais les réponses ont souvent été les mêmes. “Salaire insuffisant”, “famille trop nombreuse”, “logement pas adapté à vos besoins": la famille désespère de trouver une solution. Bushra et Mahmood cherchent un logement qui permettrait à leurs enfants de passer moins de temps dans les transports. “Ils sont exténués quand ils arrivent de Clervaux (...) ça ne me dérange pas de faire de la route pour aller travailler si ça leur épargne le trajet”, affirme la mère de famille. Car changer d’école n’est plus une option. “Ils n’ont eu droit à aucune stabilité dans leur vie, je veux essayer de leur permettre de la garder au moins à l’école”, explique-t-elle.
Après près de huit ans de calvaire, Bushra veut simplement un “chez-soi” où sa famille n’aura plus à partager la cuisine, les douches et les toilettes avec cinq autres familles. Elle insiste sur le fait qu’elle aime le Luxembourg et qu’elle veut construire sa vie ici. La pièce manquante du puzzle est, comme pour beaucoup d’autres familles, le logement. Une problématique qu’elle doit régler aussi vite que possible si elle ne veut pas se retrouver à la rue.
À nos lecteurs anglophones: Lisa Burke a reçu Bushra et Mahmood dans son émission la semaine dernière. Une conversation de près d’une heure à laquelle notre journaliste, Gaël Arellano, a également participé. Tous les détails ici.