Des femmes brisent le tabouLe Luxembourg face aux souffrances des violences gynécologiques

Romain Van Dyck
C'est un phénomène très largement sous-estimé et sous-documenté au Luxembourg: les violences gynécologiques et obstétricales. Ce mercredi, des professionnels ont témoigné sur ce tabou.

"Tout au long de leur vie, les femmes mettent leurs corps entre les mains des gynécologues" résume Anne-Marie Antoine, psychothérapeute et sexologue au Planning Familial.

En effet, depuis leur première contraception jusqu'au-delà de leur ménopause, en passant par l'accouchement, des femmes sont suivies, conseillées, soignées, opérées par des gynécologues. Si on peut espérer que ce parcours médical se déroule sans encombres, il arrive trop souvent qu'il soit émaillé de gestes, de paroles et d'actes inappropriés... Voire bien pire (lire notre enquête sur un gynécologue qui exerçait au Luxembourg et qui est accusé d'avoir mutilé une patiente.)

"Les violences obstétricales et gynécologiques sont une forme de violence encore largement tabouisées" dénonce le groupe de travail "Santé de la Femme", dans un rapport du Conseil Scientifique. Lors d'une conférence organisée par le Cesas, ce mercredi 4 mai à Luxembourg, plusieurs intervenants ont abordé frontalement ce sujet difficile.

IL FAUT ÉCOUTER, ENTENDRE, ET SURTOUT CROIRE LES VICTIMES

Notons, tout d'abord, que ce tabou est alimenté par le manque de données sur le sujet. Au Luxembourg, "il n'y a pas d'enregistrement spécifique des violences gynécologiques et/ou obstétricales en tant que telles", ni d'enquête réalisée auprès des femmes, confirme le Dr Isabelle Rolland-Portal, coordinatrice du groupe de travail "Santé de la femme". Les seuls indicateurs qui lèvent (un peu) le voile sur cette problématique sont les taux de césarienne (autour des 30%) et d'épisiotomie (qui concernait près d'une femme sur 4 en 2016). Des actes qui, s'ils peuvent s'avérer nécessaires, sont aussi dénoncés pour leur usage trop fréquent au Luxembourg.

Une chose est sûre, il est impossible de faire une liste exhaustive de ces violences. Elles peuvent prendre une multitude de formes:

  • non-respect de la gêne de la patiente
  • Propos dégradants sur la sexualité, le poids, la volonté ou non d'avoir un enfant
  • actes réalisés sans le consentement de la patiente, ou sans justification médicales
  • violences sexuelles (harcèlement, agression, viol)...

Et les conséquences sont tout aussi multiples, énumère le Dr Antoine: vaginisme (peur panique de la pénétration), diminution ou absence de désir sexuel, dégradation de la relation avec l'enfant, dépression, détérioration de l'image de soi, méfiance envers le milieu médical...

Ce qui est donc fondamental, souligne la psychothérapeute, c'est de "permettre à la victime d'être écoutée, entendue, et crue. Comme dans toute situation de violence".

PARFOIS, "JE N'AI AUCUNE AUTRE SOLUTION QUE DE FAIRE MAL"

Soulignons que lors de ce débat, il n'y avait qu'un seul homme dans la salle: le Dr Jean-Pierre Clees, membre de la société Luxembourgeoise de Gynécologie et d'Obstétrique. Qui a commencé son discours par un fondement de la déontologie médicale: "Je respecterai l'autonomie et la dignité de mon patient" (extrait du serment d'Hippocrate).

S'il dénonce lui aussi, et sans réserves, ces violences gynécologiques et obstétricales, il tient néanmoins à éviter une généralisation, eu égard aux nombreux gynécologues qui respectent leurs patientes.

Tout comme il tient à apporter une certaine nuance, rappelant notamment les contraintes qui pèsent sur les médecins. "On est souvent stressés, confrontés au "multitasking", au manque du sommeil, au surmenage, au manque de formation" rappelle-t-il.

Soulignant que "le ressenti de la douleur est subjectif", il rappelle aussi que certains certains actes d'urgence ne laissent aucune alternative au médecin: "Une femme qui fait une hémorragie lors d'un accouchement, ça doit être stoppé au plus vite... et ça fait mal. Je n'ai aucune autre solution que de faire mal" à ce moment-là, afin de sauver la patiente.

Tout au long de leur vie, les femmes peuvent être confrontées à des violences gynécologiques, que ce soit lors d'actes anodins comme lors d'interventions vitales.
Tout au long de leur vie, les femmes peuvent être confrontées à des violences gynécologiques, que ce soit lors d'actes anodins comme lors d'interventions vitales.
© AFP

"JE NE SAVAIS MÊME PAS QU'ILS ALLAIENT M'OUVRIR LE VENTRE"

Dans le public se trouvent plusieurs sages-femmes, comme Katja, qui assène: "Les femmes qui ont subi des violences gynécologiques, elles sont seules. Oui, il existe des adresses pour les orienter vers des aides, par exemple au sein de l'hôpital. Mais l'hôpital n'est pas un endroit neutre, ce qu'il manque, c'est un endroit neutre où les femmes peuvent parler librement, déposer une plainte. Je connais des femmes qui ont eu un accouchement réellement traumatisant, violent, et elles cherchent encore un endroit où exprimer cela."

Elle dénonce aussi le manque de gynécologues, les maternités qui ferment, les sages-femmes qui subissent une charge de travail croissante et qui "n'ont plus le temps de s'occuper vraiment du bébé et de la maman".

Une autre sage-femme prend la parole: "On manque de communication sur les terrain. Par exemple, toutes les femmes ne sont pas bien informées de ce qui est en train de se passer pendant l'accouchement. Une femme m'a dit 'je ne savais pas même qu'ils allaient me faire une césarienne et m'ouvrir le ventre pour que le bébé sorte'. Et ça, c'est horrible."

Une autre femme intervient dans le public: "Il faut commencer ce travail de sensibilisation très tôt, avec les petites filles. Pour leur apprendre quels sont leurs droits pour leur corps, et de rappeler que personne d'autre n'a de droit sur ce corps".

À lire également sur ce sujet: Un gynécologue accusé d'être un "boucher" extradé vers une prison française.

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