
Parfois, certaines personnes deviennent invisibles. Que ce soit par accoutumance, par gêne ou par confort, les regards glissent sur elles, entraînés ailleurs, vers le quotidien. À la sortie de la gare de Luxembourg, ils sont quelques-uns, un peu paumés, un peu perchés, à divaguer.
Souvent, on finit par ne voir en eux qu'un groupe homogène de "clochards" ou de "camés", marginaux relégués au ban de la société, et pourtant...
Devant les arrêts de bus, Antoine*, casquette vissée sur des cheveux blonds, aborde les employés, passants ou touristes qui attendent leurs transports. Poliment, il leur demande: "Vous auriez un peu de monnaie? Pour un petit-déjeuner?".
Ses vêtements, bien que rapiécés, ne laissent pas de doute ; la rue il y vit, il y dort. Des personnes donnent, d'autres non, il s'efface et passe au suivant pour glaner quelques sous. Une attitude plutôt posée qui entraîne vers la discussion.
Le jeune homme, bientôt trentenaire, explique avec franchise être un toxicomane. Antoine consomme de la cocaïne et de l'héroïne, des addictions qui l'ont conduit là. "Je ne vole pas, je n'arnaque pas", annonce-t-il pour lancer la conversation et il ajoute, "je détonne dans le milieu de la drogue".
Pour le moment, les crampes liées au manque lui nouent l'estomac. Il lui faut une dose. En quête d'un dealer, il lâche: "Je trouve ça grave quand je suis dans cet état et que je vois ce que je suis devenu."
La rencontre entre Antoine et le Luxembourg commence avec l'entrée de la Slovaquie dans l'Union européenne, en 2004. Sa mère, qui a réussi à mener "ses études universitaires en élevant un bébé", quitte le pays et un salaire de misère pour s'installer au Grand-Duché. Le niveau de vie de la petite famille augmente et permet au garçon de faire de bonnes études.
École Européenne, Lycée Vauban, le jeune Antoine s'intègre. Il partage le quotidien de ses camarades de classe, s'amuse, sort, fréquente les enfants de grandes familles du pays. "Tous les ans, nous allions passer le Nouvel An en Afrique du Sud" raconte-t-il.

Aujourd'hui habillé de loques, Antoine se rappelle ses années d'insouciance. "Vêtements et tout, je faisais gaffe. J'étais un vrai petit play-boy", se remémore-t-il. Avec ses camarades, il mène grand train et écume les discothèques.
Pour s'éclater, il y a l'alcool, parfois à outrance, et la drogue déjà "surtout la beuh". "J'étais un petit con qui croyait que la drogue c'est cool." L'ado deale aussi, "pour me faire encore plus d'argent".
Réduit à faire la manche pour vivre, le contraste avec ces années fastes est frappant: "J'ai connu les deux facettes de la vie" reconnaît-il. Avec le recul il témoigne, "le fric ne fait pas tout".
Antoine recroisera plus tard des amis de l'époque en thérapie suivis pour "dépression". Il brosse un portrait amer des cercles qu'il a fréquentés: "Ils viennent de familles avec des Lamborghini et des Bentley dans le garage, mais ils ne sont pas heureux quand même."
Sa dose trouvée, Antoine s'installe entre deux blocs, à l'abri d'un chantier. Seringue, briquet, eau stérile, il sort son matériel, chauffe une partie de sa drogue et se l'injecte, directement dans l'aine. "Quand je regarde le bordel, là, je comprends que les gens en aient marre", dit-il, en montrant les détritus laissés par d'autres avant lui.
Rassasié, Antoine range ses déchets, l'opération se répétera "toutes les heures maximum" pour éviter la sensation de manque. "J'ai deux Bachelors et je parle couramment huit langues, c'est la honte un peu."
Entre expériences et excès de jeunesse, Antoine termine ses études diplômes en poche. Il commence à travailler dans le secteur bancaire, se trouve un appartement et se paye une belle voiture, "j'avais une M5, j'adore les BMW".
Mais il est aussi sorti de l'adolescence avec une forte addiction à l'alcool "je consommais jusqu’à deux bouteilles de vodka par jour" le tout accompagné de cannabis.
"Un jour, j'ai eu un accident de voiture, j'étais à plus de 5 grammes", confie le jeune homme. Son ébriété récurante lui coûte différents emplois. Poussé par sa maman à suivre une première thérapie pour décrocher de l'alcool, il réussit. Mais les drogues ne sont pas loin.

Sa mère annonce un jour à Antoine qu'elle a un cancer. Le jeune homme encaisse mal la nouvelle. Quand quelqu'un lui propose "Tu veux de l'héro?", il accepte. "Tout était plus simple, plus acceptable."
Sa mère s'en sort, une première fois, mais elle rechute, la maladie l'emporte. Antoine est alors déjà très "addict" et vagabonde de cures de désintoxication en thérapies pour combattre ses démons. À 24 ans, il a tout perdu, "ma mère, c'était tout pour moi."
Être un toxicomane et vivre dans la rue n'est pas facile, comme Antoine peut en témoigner "On m'a déjà tellement brisé la gueule". Il ajoute: "Certains sont prêt à tuer pour avoir leurs doses". Antoine a déjà subi le vol de ses affaires, les violences, mais "je ne veux pas devenir une pute", explique-t-il crûment.
Sans s'épancher sur le négatif, il s'efforce de traiter les gens qu'il croise "avec respect", les dealers, les passants auprès de qui il mendie et ceux qui l'aident plus régulièrement. "J'ai le respect de tout ce qu'ils me donnent".
"Même 10 centimes, tu ne sais pas ce que ça représente pour la personne qui te les donne" insiste le jeune homme. Il bénéficie de la solidarité de tout type de personnes, " il y a même un réfugié qui m'a aidé". Quand certaines partagent de l'argent avec lui, il n'achète pas toujours de drogue avec, mais des vêtements ou de la nourriture "par respect".
Un matin, une petite fille accompagnée de sa maman insiste pour lui donner 10€, "quand je vois autant de compassion et de gentillesse, je me dis qu'il y a de l'espoir pour l'humanité". Pour lui ça n'a pas de prix.
Ce n'est pas toujours si facile. Le soir de la finale de la coupe d'Europe, Antoine fait la manche. La soirée se passe mal, sous les quolibets et les moqueries, ce qui l'agace, "Les gens ne sont pas obligés de m'aider, mais peuvent me répondre avec politesse". Un "Vaffanculo" de trop va le faire vriller.
Il empoigne une barre en fer dans son sac et s'approche de l'auteur de l'insulte. Face à la peur qu'il provoque alors sur lui et sa compagne, il lâche l'arme et fond en larme. "L'homme s’est excusé et l’on a discuté pendant une heure".
"Sur le coup, je lui en voulais de m'avoir poussé à être quelqu'un que je ne suis pas", raconte Antoine. Une perception de soi que les drogues altèrent. Entre psychoses toxiques et crises de paranoïa le jeune homme perd parfois pied, "Il y a des périodes où j'ai envie de crever tous les jours" confie-t-il en évoquant plusieurs tentatives de suicide.
Pour le moment il est toujours en mouvement pour échapper à ses peurs. Entre points de deals et points de shoots, la gare et Abrigado, "C'est tellement une vie vide" commente Antoine. Rentré à l’hôtel où "un pote d'enfance" lui a payé une chambre pour la nuit, il récupère ses affaires et évoque le futur.
Antoine aimerait reprendre une thérapie au sein d'une structure pour décrocher, mais les conditions de vie à la rue rendent les démarches compliquées, "j'arrive pas à gérer tout ça". En attendant, il imagine ce qu'il ferait après. "J’aimerais aider les gens à sortir de ça" et il se reprend "mais la plupart ne veulent pas vraiment."
Et il conclut, "Je veux plutôt aider les jeunes à ne pas rentrer là-dedans. Les gosses ne se rendent pas compte, la drogue, ça coûte de l'argent, ça ruine ta vie et ça ne rapporte rien." Lucide, il ajoute: "J'espère m'en sortir."
Dans son sac Antoine range ses affaires. Il y glisse deux livres, un de Fred Vargas L'homme au cercle bleu et, en anglais, un autre d'Anders Roslund et Börge Hellström, Three second: Le compte à rebours à commencé.
*Le prénom a été modifié
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