"Nous sommes pris en otage par les transports"Voyage dans la "bétaillère" qui emmène les frontaliers au Luxembourg

Thomas Toussaint
Des milliers de frontaliers empruntent chaque jour les trains entre la France et le Luxembourg pour rejoindre leur lieu de travail et rentrer chez eux. Malgré des investissement sur la ligne, les difficultés sont toujours présentes. Une pétition demande du changement.
© Maxime Gonzales/ Archives RTL

Retards et suppressions de trains, perturbations en tous genres, frustration et découragement... C'est le cocktail un peu amer servi aux frontaliers français qui se rendent au Luxembourg en train chaque jour.

Peu désireux d'affronter les trajets sur la route (il n'y a qu'à voir les soucis rencontrés sur l'A31), les voyageurs savent que les TER de la ligne Metz-Thionville-Luxembourg apportent aussi de nombreuses contrariétés. À défaut de bouchons, le train connaît lui également ses "heures de pointe", qui prennent la forme de rames bondées et de trains retardés avant l'arrivée en gare de Luxembourg le matin. Sans parler de plusieurs absurdités logistiques offertes par la SNCF et les CFL dans la desserte de certaines destinations, alors que la ligne est la plus fréquentée de France, en-dehors de la région parisienne.

Pour tenter de "dédramatiser" ces désagréments du quotidien, Matthieu a créé le site "La Bétaillère", qui permet, avec humour, de faire passer les informations pratiques entre les voyageurs. Un train est-il en composition réduite ? Pour quelle raison un autre est-il en retard ? La ponctualité est-elle au rendez-vous ?

Mais derrière la légèreté de l'initiative pointe une fatigue importante, patiemment accumulée pendant sept années de trajets hasardeux. Désormais, c'est par le biais très sérieux d'une pétition publique ouverte aux signatures jusqu'au 15 juillet qu'il espère alerter les députés luxembourgeois sur les changements à apporter pour améliorer les conditions de voyage sur la ligne.

"Les gens ne veulent plus perdre du temps dans les transports"

"Le but, c'est vraiment de provoquer une prise de conscience et d'obtenir des améliorations" témoigne-t-il auprès de RTL Infos lors d'un trajet Metz-Luxembourg qui, ironie du sort, s'est déroulé dans un train plus petit qu'annoncé. Obligeant de nombreux passagers à voyager debout, collés les uns aux autres. L'image même du "troupeau" et de la "bétaillère" dont Matthieu joue quotidiennement. "Les gens ne veulent plus perdre du temps dans les transports. Mais pour les frontaliers, vivre au Luxembourg n'est pas accessible et ne ferait que contribuer à la crise du logement que connaît le pays. Ce qu'il faut, c'est régler les problèmes de mobilité des frontaliers."

La ligne connaît notamment des perturbations récurrentes le matin à l'arrivée à Luxembourg-ville. Dont la gare, malgré son agrandissement, reste un goulot d'étranglement. Un problème qui ne devrait être réglé que lorsque les CFL auront complété la nouvelle ligne Bettembourg-Luxembourg et bouclé les raccordements des deux gares. Ce qui ne sera pas fait avant la rentrée 2027.

Des frontaliers entassés dans un train à destination de Luxembourg-ville le lundi 29 juin 2026
Des frontaliers entassés dans un train à destination de Luxembourg-ville le lundi 29 juin 2026
© Thomas Toussaint / RTL

Les frontaliers français composent aussi avec des passages à niveau dont les pannes et la présence perturbent régulièrement les trajets entre Thionville et la frontière. "Il faut du financement pour les supprimer" pointe Catherine Pion-Valence, de l'association des voyageurs du TER Metz-Luxembourg (AVTERML).

En plus de ces importants projets d'infrastructure, l'association et le créateur du site "La Bétaillère" espèrent provoquer des changements profonds dans la convention qui lie la région Grand Est et la SNCF, ainsi que dans les relations avec les CFL. Le projet d'allongement des trains est en cours : plusieurs trains achetés à la région Normandie sont en cours d'homologation pour faire circuler des rames "triples" pouvant transporter environ 900 passagers au lieu de 600, mais les travaux nécessaires ont pris du retard.

Malgré des efforts évidents, certaines curiosités opérationnelles entre la SNCF et les CFL défient encore la logique des voyageurs. Les trains "express" entre Metz et Luxembourg desservent bien la gare d'Howald alors que les trains "omnibus", plus lents mais censés desservir toutes les gares, n'y marquent pas l'arrêt. Et empêchent ainsi les habitants de Metz-Nord, Woippy, Maizières-lès-Metz et Hettange-Grande de transiter via cet important pôle d'échange créé par le Luxembourg. Pour les frontaliers installés au-delà de Metz, la situation est encore plus compliquée avec, généralement, une rupture de charge et peu de trains directs. L'ouverture à la concurrence reste elle une menace plus ou moins floue. Seule certitude : "si la Région a des prix serrés, le service sera tout aussi réduit".

D'autres contraintes logistiques font que le premier train "triple" à effectuer le trajet Luxembourg-Metz a été mis en place en septembre 2025 pour le trajet "omnibus" au départ du Grand-Duché à 17h15 alors que les trains les plus bondés de l'heure de pointe du soir (à 17h38 notamment) restent en composition "double" pour le moment.

"Arrêter le train pour aller au Luxembourg, beaucoup y pensent"

À moyen terme, deux inquiétudes couvent : le projet de RER annoncé par le gouvernement pour la ligne Metz-Thionville-Luxembourg et l'ouverture à la concurrence. Le RER est censé faire gonfler le nombre de trains et de places en heures de pointe. Jusqu'à approcher la cadence d'un métro, avec un départ toutes les sept minutes. Au risque de mettre en tension une infrastructure déjà saturée, qui accueille des TER, des TGV et le trafic fret pour les marchandises. "On veut créer un RER sur une infrastructure qui n'a pas été conçue pour. Je préférerais que tous les trajets soient effectués en composition "triple" que d'avoir plus de trains" assure Catherine de l'AVTERML. "Tout est vraiment à flux tendu. Nous sommes pris en otage par les transports."

En touchant les limites des conditions de voyage, les deux pays font peser une fatigue et une lassitude de plus en plus importantes sur les voyageurs. "Arrêter le train pour aller au Luxembourg, beaucoup y pensent" constate Matthieu. "Et l'A31bis ne sera pas la solution à ce problème. Ce qu'il faut, c'est mettre plus de moyens dans les trains." Quitte, pourquoi pas, à créer une voie supplémentaire pour mieux faire circuler tout ce monde entre Thionville et la frontière notamment.

Back to Top
CIM LOGO