"Ça chante, ça sent bon. Ce jardin est un lieu vraiment magique et naturel", s'émerveille Jacqueline en effleurant les tiges de framboisiers chargées qui se penchent pour lui offrir leurs beaux fruits. Pile à la bonne hauteur, ce qui arrange bien son dos fatigué, la retraitée n'a plus qu'à tendre la main pour garnir sa barquette, puis une belle tarte l'après-midi.
Voilà trente ans qu'elle a investi là, à Beauregard, où elle a ses racines. "Tout était à refaire et l'agent immobilier m'a dit: "On vous vend la vue"", raconte-t-elle en souriant. Vue sur le "Huenherfeld". Un vaste espace vert où champs cultivés, jardins privés et jardins ouvriers loués par la ville s'étalent entre les étangs de Saint-Pierre et l'A31 du côté de la cathédrale de l'autoroute.

Les 80.000 usagers qui y filent quotidiennement dans le sens Thionville-Luxembourg le matin, puis dans l'autre le soir, génèrent un bruit de fond omnipésent dans les jardins avoisinants. "On a conscience de ce trafic qui est de plus en plus important et qui a des répercussions sur les embouteillages à Thionville", reconnaît Jaqueline.
Mais curieusement, et c'est le dénominateur commun à tous les jardiniers amateurs croisés dans ce carré de nature, la retraitée se sent à mille lieux de l'enfer de la route. Car la nature "je me dis qu'elle est douce. Ça vous apaise. Et quand j'arrive, je me dis toujours: "laisse-toi surprendre!" Ça peut changer votre état", glisse Jaqueline au milieu des noyers, chèvrefeuilles, millepertuis, groseillers et autres camomille. "Il y a la surprise que ça pousse...", fait-elle remarquer, toute étonnée de la générosité de ses framboisiers.
"L'A31 c'est beaucoup de bruit, beaucoup de pin-pons, beaucoup de pompiers, beaucoup d'accidents. Chaque fois que j'entends les pompiers je me dis: "ça y est, de nouveau ça recommence! " C'est comme ça malheureusement, qu'est-ce que vous voulez ! Mais malgré l'autoroute, on jardine et ça pousse", sous-entendu toujours, s'amuse Alain, 80 ans. Son magnifique jardin, loué à la Ville de Thionville, se trouve à environ 150 mètres du bitume infernal. Voilà "30 ans au moins" que le retraité alerte y vient quotidiennement.

Pour lui, "c'est une passion et j'espère que ça va encore durer un petit moment. Ça me plaît. Je suis dedans tout le temps. Je viens tous les matins, même si je ne reste pas. Je regarde si les petits pois ou les haricots ont besoin de quelque chose. S'il n'y a pas de bestioles", raconte-t-il en montrant le tableau quadrillé.
Y poussent la spunta néerlandaise, dont il aime la chaire jaune, des poivrons, des concombres, des cornichons, du piment d'Espelette etc. Mais Alain soigne tout particulièrement ses variétés de tomates dont il va chercher les semences
"en Hollande, en Allemagne, au Luxembourg", car "il est fou de tomates". Une sauce dont il rafole et gâte les siens, mais qui nécessite une "surveillance quotidienne". Quant aux fleurs, il le reconnaît, "c'est l'affaire de sa femme".
À moins de 70 mètres de l'A31, en première ligne, on trouve Edita, 44 ans et d'origine bosniaque. Elle cultive parce qu'à maison, "on aime bien manger des choses naturelles dans lesquelles il n'y a pas de chimie. Comme nous cultivons nous savons ce qu'il y a dedans. C'est bon pour la santé, pour les enfants, pour tout".
Comme dit Edita en se tournant vers l'A31, "là-bas ça roule mais nous, on est au calme. On est bien là. C'est la terre. Il y a quelque chose dans la terre qui nous détend. Pour moi, c'est suffisant. Je n'entends pas" le trafic de l'autoroute, pourtant très proche.
Son mari, Edis, 47 ans, arrive au jardin quand il a fini son travail: "Je viens ici pour élimier le stress et tous les problèmes qui viennent dans la journée. Je viens ici comme ça je suis tranquille, zen, avec ma femme. Comme ça on est ensemble. Ça me permet de tout oublier et de recharger les batteries pour demain". Et puis "c'est bon pour les poumons", espère Edis qui pose toute la journée de la résine sur les sols des parkings.

Manger bio et préserver sa santé, c'est le credo du couple. Mais faire le potager représente plus que ça. Pour le couple originaire de Klujc et installé depuis dix ans à Terville, juste de l'autre côté de l'autoroute, c'est une façon de renouer avec leur pays, leur culture, ses goûts. Tomates, oignons, haricots, courgettes et pommes de terre ont une saveur particulière: "On a acheté les semences en Bosnie parce qu'on mange ça. Chez nous les pommes de terre sont rouges et jaunes. Il y a deux variétés. Ici il y en a tant qu'on ne sait pas quoi acheter!", s'amuse Edis.
Ils sont à près de 1.500 km de leur famille, mais au jardin, ils cultivent l'amitié. Ils y ont rencontré des compatriotes: Mesca et Esad, dont le cabanon, bien visible de l'A31, lui tourne le dos. "Ici il n'y a pas de stress. On se sent libre, c'est la vie", glisse Esad, 62 ans, en balayant l'horizon de son bras. Ses tomates vertes sont déjà bien en chaire. Comme une grande partie des parcelles, le sienne dispose d'un puits. Sans quoi, la règle impose aux chanceux de partager avec son voisin, l'eau tirée de la terre. Jardiner "c'est de l'énergie positive", sourit-il.
Dans son petit coin de paradis, chacun trouve quelque chose qui le nourrit au plus profond. Jacqueline "renoue avec quelque chose qu'elle a connu durant son enfance: la terre, les odeurs, le chant des oiseaux ..." Alain avoue qu'au fond, il vient parce qu'ici, il "se sent libre. Je fais ce que je veux dans mon jardin. Personne ne vient me dire: fais comme-ci, fais comme ça. Ce qui était le cas au boulot". Ancien caissier d'une grande banque à Thionville, il raconte que durant des années, il a "tremblé tous les soirs parce que la caisse devait être juste". Ici, pas de comptes à rendre, ni à tenir. Bien au contraire, comme témoigne Audrey, de passage avec sa chienne: "Tous les ans je suis gâtée par les jardiniers qui me donnent des fruits et des légumes, sutout des figues". Elle vit seule à proximité immédiate, avec ses deux garçons.

De ce côté-ci de l'A31, la Ville possède et gère toujours 35 ares de parcelles. En général, une parcelle fait deux ares. Un are est loué seulement 11 euros à l'année. Oui, vous avez bien lu. De l'autre côté de l'autoroute, la très grande majorité des jardins familiaux (130 parcelles au total) de la Ville avaient été sacrifiées au tout début des années 1990 à la construction d'une nouveau parc d'activités tertiaires. À la place des anciens jardins, se trouvent aujoud'hui des enseignes, notamment automobiles. La vitrine rêvée au bord de l'A31. Avec vue.. sur jardins.