Fuite des soignants au Luxembourg"Il faut de toute urgence augmenter le salaire des infirmiers" en Belgique

Romain Van Dyck
Judith* est infirmière en soins intensifs dans un hôpital belge. Contrairement à beaucoup de frontaliers, elle n'a pas cédé aux salaires attractifs du voisin luxembourgeois. Elle témoigne à RTL 5minutes de sa "descente aux enfers" durant cette crise sanitaire.
Une infirmière épuisée, le 11 avril dernier, après une nuit de garde dans le service des soins intensifs d’un hôpital de Bruxelles. Sept mois plus tard, l'histoire se répète...
Une infirmière épuisée, le 11 avril dernier, après une nuit de garde dans le service des soins intensifs d’un hôpital de Bruxelles. Sept mois plus tard, l’histoire se répète...
© AFP

Pourquoi rester dans les hôpitaux en Belgique, en France ou en Allemagne, lorsque le Luxembourg offre des rémunérations et des conditions de travail plus attractives?

Alors que partout, la crise sanitaire fait rage, nos voisins tirent aussi la sonnette d’alarme sur cette fuite du personnel soignant chez le généreux Grand-Duché. Judith*, infirmière en soins intensifs dans un hôpital frontalier belge, raconte à RTL 5minutes son parcours, entre foi dans son métier et exaspération face à la crise du Covid-19.

RTL 5Minutes : Pourquoi avez-vous choisi de travailler dans les soins intensifs?
Judith: il y a 8 ans, j’ai fait mon premier stage en soins intensifs, et ça a été une révélation. J’étais très admirative des infirmiers SIAMU (Soins intensifs et aide médicale urgente). J’ai alors entrepris cette formation complémentaire. Le travail d’infirmier-réanimateur que j’exerce est très spécifique, nous prenons en charge un nombre de patients limité mais qui nécessite des soins très pointus. Il faut être réactif, logique et pertinent, mais il faut aussi beaucoup d’humanité, d’empathie et d’humilité face à la mort. C’est un métier qui a du sens et qui nous fait grandir à travers toutes les difficultés que l’on peut rencontrer.

Quand je suis arrivée dans la région, j’ignorais que les différences de salaire entre ces deux pays limitrophes étaient du simple au double.

N’avez-vous pas été tentée de franchir la frontière pour exercer au Luxembourg?
Je ne suis pas originaire de la province du Luxembourg en Belgique. Quand je suis arrivée dans la région, j’ignorais que les différences de salaire entre ces deux pays limitrophes étaient du simple au double. Mon ex-mari travaillait, à l’époque, pour un SMIC luxembourgeois qui se rapprochait de mon salaire belge. J’ai donc suivi des cours de langue et j’ai postulé, dans un pays comme dans l’autre. La Belgique a été la première à m’offrir un poste, en CDI, qui plus est. Quelque temps plus tard, le Luxembourg m’a rappelée pour me proposer un poste aux urgences, que j’ai alors décliné.

Pour quelle raison?
J’avais entendu beaucoup de rumeurs et préjugés sur les conditions de travail au Luxembourg, notamment sur le fait qu’il y a tellement de candidatures que la sécurité de l’emploi n’est jamais acquise. Et puis ma situation familiale était différente, avec deux salaires on se préoccupe moins de l’aspect financier que du confort de vie. Aujourd’hui, la question se pose différemment, mais sans rentrer dans les détails de ma vie privée, j’explique mon choix par une balance entre les avantages pécuniers et les problèmes organisationnels quant à la vie de famille.

Comment avez-vous vécu la première vague de coronavirus?
Notre région a été touchée plus tard que le reste de la Belgique, nous avons donc pu bénéficier de davantage de temps pour faire face à la crise sanitaire et apprendre des erreurs des autres. Le bloc opératoire a été fermé, sauf pour les urgences, et la salle de réveil a été transformée en “Réanimation propre”, non Covid. Les lits de réanimation ont, quant à eux, été consacrés aux seuls patients Covid. Pour ce faire, nous avons dû cloisonner les deux services de réanimation.

C’est là que l’enfer a commencé. Nos besoins élémentaires n’étaient même plus assurés. Après une journée de travail nous étions épuisés.

Jusque-là, tout allait bien. Là où ça s’est compliqué, c’est d’abord dans l’organisation. Imaginez la complexité de devoir créer un service de réanimation en deux jours dans une salle de réveil non équipée. Ce sont nos chefs de service, nous les infirmiers et nos collègues aide-soignantes qui avons dû faire preuve de créativité et d’adaptation au pied levé. Ensuite, il a fallu former les infirmiers de salle d’opération au suivi de patients de réanimation et en former d’autres pour nous faire passer le matériel de nos réserves propres vers les zones Covid, pour les tarifications, pour les envois de prises de sang vers le labo... bref pour toute communication vers l’extérieur.
C’est là que l’enfer a commencé. Le manque de matériel pesant sur nous, nous devions rester 8h dans ces équipements de protection avec des masques et des branches de lunette qui nous rentraient dans la peau, la soif, la faim, la transpiration, le manque d’oxygène. Nos besoins élémentaires n’étaient même plus assurés. Après une journée de travail nous étions épuisés. À cela s’ajoutaient la peur, la charge de travail, les difficultés de communication avec l’extérieur…

© Archives RTL

Et lors de la seconde vague?
Pour la deuxième vague, personne n’était prêt à revivre ça. On avait dû tout ranger, démonter, remonter, et on ne voulait plus vivre ce qu’on avait vécu.
Heureusement, quand les premiers cas sont arrivés, on a pu les traiter comme des isolements classiques, c’est à dire se permettre d’enlever les équipements de protection quand c’est possible et sans danger. On avait désormais le matériel nécessaire en suffisance pour pouvoir se permettre ce luxe.
Malheureusement, si nous disposions de l’équipement, nous manquions de personnel. Et plus le nombre de patients augmentait, plus on était submergé, car considérer des isolements Covid comme des isolements classiques revient à diminuer les effectifs. Il n’y avait plus de personnel extérieur, ce qu’on appelle des “volantes”, pour nous amener du matériel et donc nous éviter de devoir équiper/déséquiper nos tenues Covid selon les besoins. À cela s’ajoutait les nouvelles entrées, les intubations, les rotations en ventral/dorsal qui font partie du traitement des formes graves de la COVID, les dialyses CVVHDF (hémodiafiltration veino-veineuse continue), les difficultés de passer d’une chambre à l’autre sans contaminer le reste du service etc. Les risques de contaminations pour le personnel étaient trop grands et la prise en charge sous-optimale. Nous avons donc recloisonné les unités. Retour au point de départ. Confinés en tenue de combat. Aujourd’hui, le moral est au plus bas.

Certains nous ont écrit par après, des messages très touchants, notamment un qui nous disait qu’il n’oublierait jamais nos demi-visages.

Qu’en est-il des malades? Comment vivent-ils la situation dans votre hôpital?
Je pense que nous avons fait tout ce que nous pouvions compte tenu de la situation chaotique et extraordinaire. Cependant, il y a eu des évènements qui nous ont tous bouleversés. Durant la première vague, il y a eu des décès. Les mesures mises en place interdisaient aux visiteurs de venir voir leur proche et les patients mouraient seuls dans leur isolement. C’était insoutenable pour nous, pour notre moral, pour les familles, pour les patients encore conscients. Alors nous avons eu l’idée de créer un compte Facebook sur une tablette, au nom de la réanimation. Nous appelions ainsi les familles qui le souhaitaient. Je me souviens des grands moments d’émotion partagée, j’en ai encore les larmes aux yeux. Les premiers patients qui sont sortis vivants de la réanimation ont été vécus comme une victoire. Après des successions de décès et de traitements sans évolution positive, nous avons commencé à voir le bout du tunnel. Certains nous ont écrit ensuite, des messages très touchants, notamment un qui nous disait qu’il n’oublierait jamais nos demi-visages.

Il y a eu aussi cet élan de solidarité citoyenne envers les soignants...
Nous avons été portés, durant la première vague, par tout ce tapage médiatique et ces applaudissements, on ne réclamait pas autant. On a été couverts de cadeaux, de chocolats, de bons petits plats, de mots d’encouragements... J’avoue parfois ne pas m’être sentie légitime dans ce rôle de sauveur de la nation. Nous faisions le même travail que d’habitude, la seule différence c’était les circonstances et cet équipement qui rendaient l’exercice de nos fonctions plus inconfortable.

C’est un cercle vicieux, car moins on a de personnel, plus on épuise ceux qui restent et plus le taux d’absentéisme va croissant!

Quel est le sentiment qui domine, aujourd’hui, dans votre service?
Actuellement, nous abordons la crise différemment, nous sommes épuisés, en colère. Nous n’avons plus aussi peur d’être contaminés, car peu d’entre nous l’ont été, et dans des formes plutôt bénignes. En revanche on a peur de ce que va devenir notre profession, peur de voir ce scénario se reproduire sans cesse. On est fatigué moralement, physiquement, on a perdu l’illusion de voir les choses évoluer en notre faveur. Ceci explique le nombre croissant de personnes en maladie courte ou longue durée, et ces changements de carrière qui se profilent. Et c’est un cercle vicieux, car moins on a de personnel, plus on épuise ceux qui restent et plus le taux d’absentéisme va croissant.

© AFP

Selon vous, quelles sont les mesures prioritaires à prendre?
Je pense qu’il faut de toute urgence que le personnel soignant retrouve la foi en sa profession. On en arrive ne plus croire en ce que nous faisons, on se sent complètement dévalorisé. Pour tous les sacrifices que ce métier implique, on travaille de jour comme de nuit, on travaille les weekends comme les jours fériés, on ne peut pas planifier notre vie privée, car nos horaires ne nous sont donnés que le 20 du mois précédent pour le mois suivant. On peut sur une même semaine commencer à 7h, finir à 22h et enchainer avec une série de nuit de 21h à 7h30. On ne compte plus nos heures supplémentaires. Le tout pour un salaire pathétique. La reconnaissance devrait commencer par là, pas par une prime dérisoire (en chèque consommation) ou une augmentation de quelques euros par mois (en ticket-repas) qui nous sont promises depuis le mois de mai et que nous n’avons pas encore touchées, ça, c’est presque une insulte.

Il faut de toute urgence augmenter, de façon significative, le salaire des infirmières et infirmiers. Et je ne parle pas de 180 euros net mais d’un salaire de base, net, à 3000€!

Pouvez-vous être plus explicite sur les salaires?
Il faut de toute urgence augmenter, de façon significative, le salaire des infirmières et infirmiers. Et je ne parle pas de 180 euros net mais d’un salaire de base, net, à 3000€. Une infirmière SIAMU doit désormais faire 5 ans d’étude, les stages ne sont pas rémunérés et elles sont bien souvent utilisées comme main-d’œuvre bon marché. Une fois diplômées nous devons accomplir les actes propres à notre profession, qui sont déjà très lourds, mais également de très nombreuses taches déléguées par les médecins, qui eux aussi sont en sous-effectif, sous couvert de protocole ou d’ordre oral. Nous sommes brancardières pour les examens, la morgue et les sorties vers les étages, nous sommes secrétaire/standardiste, nous nettoyons les câbles, les stéthoscopes, les pousse-seringues après le départ d’un patient, nous installons les programmes informatiques, nous dispensons des formations, nous formons de nouveaux agents… nous sommes un panel de compétences inimaginable, nous devons en permanence nous adapter, réfléchir et agir, nous sommes les yeux et les bras de médecins alors pourquoi une différence de salaire si importante?
Augmentons le salaire des infirmières à 3000€ de base, net, et à ce moment-là seulement, on pourra parler de revalorisation, les jeunes générations retrouveront un intérêt pour cette profession et les “anciennes” pourront diminuer leur temps de travail. Reconnaissons notre métier comme un travail pénible et avançons l’âge des pensions. Je ne veux plus entendre de discours compassionnels si c’est pour que rien ne change et pour tomber dans l’oubli une fois la crise passée. Je ne veux plus d’applaudissements, je ne veux plus de plats gratuits, je veux être payée à la hauteur de mon savoir, de mes compétences, de mon engagement et de mes responsabilités.

Cette urgence va-t-elle de pair avec la résolution de la crise sanitaire?
L’un ne va pas sans l’autre. Sans infirmiers et infirmières, personne ne surmontera cette crise, et là, on est à bout. À circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles. Par ailleurs, je ne donnerai pas mon avis sur cette crise sanitaire, sur les mesures prises pour endiguer la propagation ou encore de conseils préventifs ou curatifs. Ce n’est pas de mon ressort.

* Le prénom a été modifié.

A lire également, notre édito: “Infirmières, le combat continue”.

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