
Lorsqu’il s’agit de cinéma pornographique, on parle plus volontiers de consommateurs que de cinéphiles. Et pour cause, le caractère “fonctionnel” de ce genre relègue la plupart du temps l’aspect narratif au second plan. On se souvient de la leçon du producteur Bob Morlock, incarné par Jean-Pierre Marielle, dans l’hilarant On aura tout vu (1976): “Faites comme les Américains mon petit Ploumenech: sur 1h30 de film, 1h25 de baise!”
La réalisatrice Anoushka semble vouloir prendre le contre-pied de cet adage. Formée à l’Institut Européen de Cinéma et d’Audiovisuel à Nancy, la réalisatrice est arrivée dans le milieu du X un peu par hasard, mais avec beaucoup d’ambition. Elle a accepté de répondre à nos questions.

Comment une jeune femme devient-elle réalisatrice de films à caractère pornographique?
Je viens de l’audiovisuel à la base, j’ai réalisé beaucoup de reportages tv, j’ai également travaillé sur des documentaires. C’est dans ce cadre que j’ai eu l’occasion de travailler avec l’actrice et réalisatrice de X Ovidie, en tant que directrice de production et dans les relations presse. C’est à travers son prisme que j’ai découvert le porno féministe. Je ne me reconnaissais pas dans le porno mainstream, trop stéréotypé, trop normé, je me suis dit qu’il y avait d’autres filles dans cette situation. En 2016, j’ai pu réaliser mon premier long-métrage pour Canal Plus après quelques courts-métrages.
Peut-on se définir comme autrice en faisant du X?
Complètement. Pour moi, le porno fait partie du cinéma malgré ce qu’on peut en penser et même s’il a souvent été très mal traité. J’essaie de lui redonner ses lettres de noblesse en tant qu’objet de cinéma. Ma démarche est à la fois cinématographique et politique. J’estime faire du cinéma d’autrice avec des scènes explicites. J’insiste également sur la notion de porno éthique, principalement liée à la notion de consentement. L’idée est de respecter les performers, d’installer beaucoup de dialogue et d’écoute. On ne travaille pas à l’arrache. Il y a toujours une discussion en amont des scènes d’intimité, je n’impose rien. Ces scènes ne sont pas découpées à la manière d’un film X traditionnel: d’abord la levrette, ensuite ceci ou cela. On discute plutôt de l’émotion et de la complicité. Ils me disent ce qu’ils ont envie de faire ou pas. Je paie les hommes et les femmes de la même manière. Il faut savoir que, souvent, les femmes sont payées plus que les hommes dans le porno.
Certains réalisateurs, à l’instar de Lars von Trier, Abdellatif Kechiche ou Gaspard Noé, ont réussi à inclure des scènes X dans leurs films sans que leur statut d’auteur soit remis en cause. En faisant le chemin inverse, comme vous, peut-on espérer être considéré comme un auteur ou une autrice par la profession?
Les mentalités évoluent par le biais du cinéma porno féministe et éthique. Déjà il est ancré dans la réalité, ensuite il aborde des thèmes de société: la transidentité, que j’ai abordée dans mon film Blow Away, le travail du sexe, le handicap évoqué dans Vivante. Un jour, je l’espère, j’aimerais bien qu’on puisse se détacher de l’image sulfureuse et sale qu’on attribue au porno. Car ce n’est q’un reflet de la société. Je considère que cette forme de cinéma est un merveilleux outil politique. Le champ des possibles est énorme.
Vos films sont tournés dans la région Grand Est. Est-ce que cette localisation influence les sujets que vous abordez?
Non pas particulièrement. J’ai par exemple tourné mon premier film à Berlin. Cela dit, j’essaie de mettre à contribution des artistes que j’apprécie dans la région. Dans mon prochain film, Captive, il y a une scène de danse contemporaine avec des dessins projetés réalisés par un artiste de la région, René Garcia. Ce dernier a travaillé autour du thème des hauts fourneaux.
Quels sont les thèmes que vous avez réussi à développer dans vos films dont vous êtes la plus fière?
Je suis particulièrement fière de Vivante. L’assistance sexuelle et sensuelle, et plus généralement le handicap, sont des sujets tabous et les traiter dans un porno paraît encore plus improbable. Afin d’aborder ces thèmes avec justesse, j’ai effectué un grand travail de recherche en amont, en ayant par exemple des entretiens préalables avec des assistantes sexuelles et sensuelles. J’ai une approche militante et politique, j’aborde le métier en tant que tel, je voulais que les propos soient les plus justes et sincères. Dans le film, l’actrice principale est valide car dans le scénario, elle perd une partie de sa mobilité. Mais une actrice de Nancy en situation de handicap, elle, tient un rôle dans le film.

Pouvez-vous nous parler de votre nouveau film dont le tournage va démarrer dans les prochaines semaines?
Encore une fois, c’est une fiction. La PMA est certes le fil conducteur de Captive mais ce n’est pas un documentaire. Je pose le sujet sur la table sans donner de leçons. C’est l’histoire de Camille, thérapeute, en couple avec une autre femme. Margot veut entamer les démarches d’une PMA. Mais on apprend que la première a perdu un enfant . J’ai la chance que Canal Plus me laisse libre. Après, il y a des codes, comme un nombre de scènes de sexe imposé. Mais sur le reste, le côté politique, on me laisse vraiment libre. On m’a aussi demandé une scène hétéro sur le précédent film, mais j’ai réussi à la traiter à ma façon, sans pénétration. Vivante a été sélectionné par la chaîne pour être le premier film porno en audio description.
Rêvez-vous de “sortir du ghetto” et de tourner un jour un film dit “traditionnel”?
Rêver, c’est un peu fort. Déjà, je suis très fière de ce que je fais, c’est du cinéma, certes à caractère pornographique, mais du cinéma. J’aimerais par la suite pouvoir faire autre chose, en lien avec mes idées de militante. Plutôt de l’ordre du documentaire. Il est parfois frustrant de traiter certains sujets à travers la fiction.

Captive sera diffusé le 1er samedi du mois de décembre 2021 sur Canal Plus
Toute la filmographie d’Anoushka est accessible depuis son site