Selon une chimiste au LuxembourgUn bon système immunitaire "est capable de dégrader les résidus" de pesticides

David Winter
traduit pour RTL Infos
RTL a notamment interrogé la chercheuse et scientifique Emma Schymanski sur des sujets tels que les pesticides, les études "provocatrices" et les analyses toxicologiques coûteuses.
© MATHIEU THOMASSET/Hans Lucas via AFP

Le Mouvement écologique tire la sonnette d’alarme, tandis que les agriculteurs se sentent attaqués et relativisent les résultats de l’étude de Pan Europe, qui a aussi provoqué un petit “Apple‑Gate” au Luxembourg. Mais quels sont précisément les faits concernant les pesticides, dont il existe un grand nombre et aux usages très variés, et à partir de quand ne peut‑on plus parler uniquement d’une exposition, mais bien d’un danger pour l’être humain ? RTL a consulté Emma Schymanski, chimiste et chercheuse au département “Environmental Cheminformatics” de l’Université du Luxembourg.

Le rapport PAN Europe est partiellement “provocateur”, l’étude de l’EFSA est plus révélatrice

Ce qui a dérangé la scientifique dès le départ, c’est que le rapport de PAN Europe, mis en avant par le Mouvement écologique et utilisé comme base de sa critique des pesticides, tire la sonnette d’alarme uniquement sur la détection de pesticides. La question de savoir à partir de quel niveau une valeur doit être considérée comme problématique, autrement dit la question des “limites maximales”, ne figure pas dans l’étude. Sur la base d’un tel rapport, il n’est donc pas possible de formuler de véritables conclusions scientifiques. Ici, une simple “détection” de pesticides est directement assimilée à un “problème”, ce qu’Emma Schymanski juge “regrettable, exagéré et provocateur”.

Pour formuler des conclusions réelles concernant d’éventuels risques, l’étude actuelle de l’EFSA, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, serait en revanche plus appropriée, car elle met en évidence les valeurs dépassant effectivement les limites maximales individuelles fixées, c’est‑à‑dire des concentrations réellement susceptibles d’être nocives pour l’être humain. En examinant précisément ces résultats, il apparaît clairement que “chaque pomme ne va pas nous tuer”, selon Emma Schymanski.

Seuls 1,9 % des valeurs mesurées en matière de pesticides seraient préoccupantes

D’après ce rapport, des résidus de 627 pesticides ont été analysés au Luxembourg, alors que la moyenne des pays ayant participé à l’étude s’établit à 249 analyses. Le nombre d’analyses de résidus de pesticides est donc relativement élevé au Grand‑Duché, comparable à celui de l’Allemagne (717), de la Belgique (631) ou de l’Autriche (618).

En examinant plus précisément les échantillons réalisés dans cette étude (13 .246 au total), 246 d’entre eux dépassaient la limite maximale de résidus (ou MRL, pour Maximum Residue Level), soit 1,9 % (pour les échantillons d’aliments destinés aux enfants, cette valeur est d’environ 0,6 %). Dans 70 % des cas, aucun résidu détectable de pesticide n’a été trouvé. Dans 28 % des cas, des résidus ont bien été détectés, mais en‑deçà de la limite maximale fixée par l’EFSA.

Emma Schymanski souligne que ces résultats montrent à quel point les méthodes d’analyse des pesticides sont désormais précises et sensibles : “Nous sommes capables de détecter les pesticides et leurs produits de transformation bien plus tôt. Nous les observons souvent dans les échantillons bien avant qu’ils n’atteignent une concentration dangereuse. Et l’analyse sert précisément à évaluer ces concentrations dès les premiers stades, avant que nous n’ayons un problème.” 

De plus en plus de substances détectées, mais un bon système immunitaire protège

En même temps, la scientifique relativise également la question et souligne : “Oui, nous détectons beaucoup de choses et de plus en plus, et il faudra bien agir contre cela à un moment donné. Au Luxembourg comme dans d’autres pays, nous travaillons par exemple à améliorer le traitement des eaux usées pour en éliminer les substances nocives, ce qui s’applique également à l’eau potable. L’eau qui sort des stations d’épuration n’est pas directement celle que nous buvons. “

En matière d’alimentation, il ne faut pas oublier non plus pourquoi les pesticides sont utilisés. Beaucoup servent, par exemple, à lutter contre les moisissures et les champignons, qui peuvent dans bien des cas être beaucoup plus dangereux pour l’être humain que les résidus de pesticides. D’autres pesticides sont employés comme herbicides, pour éliminer les mauvaises herbes, et d’autres encore sont destinés à détruire des insectes nuisibles.

Elle ajoute également que, lorsqu’une personne dispose d’un bon système immunitaire, “celui‑ci est capable de dégrader ces résidus. Or, un tel système immunitaire ne peut être façonné et conservé qu’au moyen d’une alimentation de qualité, riche en fruits et légumes. Par ailleurs, il faudrait consommer une quantité “énorme " de résidus de pesticides pour qu’ils puissent réellement devenir dangereux pour l’organisme humain, souligne encore Emma Schymanski.

© SEBASTIEN BOZON/AFP

Qu’en est-il des “substances chimiques éternelles” ou PFAS ?

Un point qui revient régulièrement dans les discussions sur les pesticides et qui suscite parfois de vifs débats, concerne les PFAS, c’est‑à‑dire les substances per‑ et polyfluoroalkylées présentes dans les pesticides. Elles sont également qualifiées de “produits chimiques éternels” en raison de leur très longue persistance, et sont considérées comme potentiellement cancérigènes. Il convient toutefois de nuancer, car leur simple détection ne signifie pas nécessairement qu’il existe un danger : " Oui, on trouve parfois des PFAS dans les pesticides, mais pas les véritables molécules PFAS à longue chaîne, qui ont des effets toxiques graves, comme celles évoquées dans le film Dark Waters. L’idée que les pesticides contenant des PFAS sont plus dangereux que d’autres pesticides n’est donc pas exacte.

Selon elle, d’autres types de pesticides inspirent davantage d’inquiétude , mais les PFAS n’en feraient pas partie. S’ils sont actuellement au centre de l’attention, c’est parce qu’ils produisent ce qu’on appelle le TFA, une substance relativement difficile à éliminer de l’eau potable. De nombreux processus complexes y sont liés, mais ils ne doivent pas être confondus les uns avec les autres.

Le fait que l’Union européenne ait régulièrement interdit des pesticides ces dernières années montre qu’il existe un contrôle rigoureux et que la régulation européenne est “relativement bonne” lorsque des substances posent problème. “Et il y a aussi l’EFSA, qui garantit des contrôles réguliers. Chaque pays européen est en principe tenu de fournir ces échantillons ; au Luxembourg, plus de 600 analyses de pesticides ont été réalisées. Certes, il pourrait toujours y en avoir plus, mais les contrôles existent bel et bien.” 

Le difficile “numéro d’équilibriste” avec les pesticides

Les pesticides sont là pour garantir la qualité des aliments, un principe auquel le secteur agricole adhère évidemment. Toutefois, un contrôle strict s’impose afin que ces mêmes pesticides ne nuisent pas à notre santé. Il s’agit d’un véritable “numéro d’équilibriste”, selon l’experte de l’Université du Luxembourg.

Elle souligne par ailleurs que, bien qu’elle adhère à la philosophie de la science ouverte, c’est‑à‑dire une science transparente, de nombreuses études sont réalisées à huis clos et ne sont pas accessibles à la communauté scientifique. Par conséquent, pour un certain nombre de pesticides, les données disponibles sont insuffisantes pour pouvoir dire à quel niveau un seuil devient dangereux ou pour définir un seuil permettant de protéger la santé sans pour autant aller au‑delà de l’objectif. Les tests toxicologiques sont en effet extrêmement coûteux et ne peuvent souvent pas être réalisés de manière indépendante pour des raisons financières. Les études devraient donc être nettement plus transparentes et rendues publiques plus rapidement par voie légale.

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