
Katherine De Graeve travaille depuis 2001 au Luxembourg. Cette sage-femme belge est aujourd'hui consultante en lactation au CHEM d'Esch-sur-Alzette. Après nous avoir expliqué le principe et les enjeux de la lactation, elle fait le bilan d'une année pas comme les autres dans les maternités.
Katherine De Graeve: "La crise a changé beaucoup de choses. Il a fallu tenir compte, bien sûr des mesures sanitaires et des gestes barrières. Mais après pratiquement une année de crise, on a pu réfléchir à tout ça, on est maintenant bien équipé et il y a de vraies améliorations."
Par exemple? "Maintenant, les mamans qui sont covid-positif sont hospitalisées en maternité. Et ça change tout! Elles ne sont plus dans le service dédié aux personnes infectées, où les sages-femmes devaient se rendre plusieurs fois dans la journée pour pouvoir les voir. C'est donc un soulagement pour les parents et pour les sages-femmes. Les mères sont moins en souffrance, car quand elles ont besoin d'aide, les sages-femmes sont déjà là, il n'y a plus besoin de sonner une infirmière qui va appeler ensuite une sage femme..."
"C'est une drôle d'époque, oui. Mais s'il est difficile de trouver des avantages à la crise, j'en vois au moins un: grâce au coronavirus, les parents peuvent enfin avoir la paix après l'accouchement. Et ça, cela soulage véritablement beaucoup de mères et de pères. Ils savourent ça."
Elle revient sur cette "tradition" des visites des proches à la maternité: "On a pris l'habitude en Europe de faire des visites de courtoisie. C'est-à-dire qu'on vient voir la mère et l'enfant en se faisant recevoir, avec un verre, un morceau de tarte... Dans d'autres pays, au contraire, les gens viennent apporter quelque chose, un repas, de l'aide, des courses, une heure de repassage. Ça, c'est quelque chose qui mérite encore d'évoluer chez nous. Il faut se rendre à l'évidence: un couple qui vient d'avoir un enfant doit recevoir de l'aide, et pas forcément une horde de visiteurs, même si c'est considéré comme l'usage, la tradition".
"Les parents ont besoin d'air, car ils créent leur bulle! Ils sont à la rencontre d'eux-mêmes, en tant que parents, et à la rencontre du bébé. Donc c'est tout à fait légitime qu'il y ait, à un moment, une pause. Et le lien avec la famille se fera après. La durée de cette pause, je dirais, appartient à chacun, mais ne pas avoir du tout de visite durant le temps de la maternité, qui est entre 3 et 5 jours, c'est déjà pas mal."
Pourtant, dans les faits, voilà ce que la sage-femme constate: "Dans les premières 24h, c'est la famille très proche qui arrive, donc les parents, frères et sœurs, le parrain. Le lendemain, ce sont les meilleurs ami(e)s. Et là où ça devient compliqué, pour les parents, c'est à partir de 48h. Car on est alors en période de congestion mammaire (NDLR: la montée de lait), les besoins du bébé augmentent. Et donc le bébé change son rythme de tétée, il va faire 12 à 16 tétées par 24h, dont 8 la nuit. Donc autant vous dire que la mère arrive au troisième jour post-partum (NDLR: après l'accouchement) avec des dizaines d'heures de dette de sommeil."
Mais hélas, "c'est à ce moment-là que les gens se disent, oh, ça fait deux jours maintenant qu'elle a accouché, on va aller la voir". Y compris des mamans qui sont déjà passées par là! "Oui, tout à fait. Il semble qu'on oublie vite dans ces cas là... Moi, c'est la première chose que je dis quand on m'annonce une naissance, je dis à la mère "mon premier cadeau, c'est que je ne viendrai pas te voir".

"Ici, au CHEM, on a toujours accueilli les papas pendant l'accouchement et pendant les visites, même lorsque la mère était Covid-positif."
À la différence d'autres pays où les règles étaient plus radicales pour les pères, qui restaient à la porte de la maternité, "Pour nous, le soutien et la présence que le père représente pour la mère, c'était une évidence, tout comme son droit d'accueillir aussi le bébé. C'est un point très important que notre responsable a défendu auprès de la cellule de crise, pour que la maternité puisse faire exception, au niveau des visites."
On parle très peu du rôle du père dans l'aventure: "Et c'est dommage, on ignore trop ses difficultés par rapport à ce rôle-là. Pour l’instant, les papas ne peuvent pas venir aux consultations, mais peuvent assister aux cours prénataux si leurs horaires le permettent. Et puis à la maternité, le papa peut faire du peau à peau avec le bébé, pendant que la maman allaite ou tire le lait, plutôt que de recevoir les parents, la cousine et les copains..."
"Le coronavirus est une pathologie respiratoire, donc jusqu'ici, on n'a pas eu de cas de bébés qui ont été malades."
Lors de notre précédent entretien (lire l'épisode 1 consacré à la lactation), Katherine De Graeve avait évoqué les vertus du lait maternel... Elle revient sur ce sujet: "La maman qui allaite transmet des anticorps au bébé, qui permettent notamment de lutter contre le coronavirus, pour peu qu'elle en ait. Si on veut parler uniquement de l'aspect immunitaire que représente le lait maternel, c'est pratiquement de la magie! Si seulement le monde se rendait compte de la valeur du lait maternel. C'est un "vaccin" qui est permanent, qui est donné plusieurs fois par jour, qui ne nécessite pas de chaîne du froid ni de transport... c'est exceptionnel".
"Pendant l'accouchement, le personnel a des masques adaptés, des FFP2. Mais il faut bien se dire que la maman ne pousse pas jusqu'au bout avec un masque. Car ce n'est pas possible, physiquement et psychologiquement, d'imposer ça à la maman qui vit le marathon de l'accouchement."

Elle s'inquiète d'ailleurs de cette génération de bébés et d'enfants élevés dans un monde masqué. "On voit bien que les bébés sont très perturbés par la présence du masque. Même à ce stade très précoce de leur vie, ils ont besoin de voir le visage en entier, les yeux, le nez, la bouche. C'est ça qu'ils fixent. Donc on n'a même pas encore idée des dégâts que vont provoquer ces générations d'enfants plus ou moins grands qui vivent dans un monde masqué. Nous, adultes, on va s'en sortir, mais les jeunes vont beaucoup plus en souffrir."
Lire également l'Épisode 1: "Le mythe du lait artificiel est en train de s'effondrer" et notre reportage "Mon bébé m'a fait un check grâce à l'haptonomie".