Une mesure "populiste"Les limites de la gratuité des transports publics

Thomas Toussaint
Martin Jonsson
Deux chercheurs de l'Université de Luxembourg pointent du doigt le caractère "populiste" de la gratuité des transports qui entrera en vigueur cette année.
© RTL

Dans un article universitaire publié dans le "Journal of Transport Geography", Constance Carr et Markus Hesse, deux enseignants de l'Université du Luxembourg spécialisés dans les thématiques géographiques et le développement urbain, affirment que la gratuité des transports publics qui entrera en vigueur le 1er mars n'est pas la solution menant vers une meilleure mobilité.

Les deux universitaires pointent notamment du doigt l'incohérence entre l'origine de la décision du gouvernement, les conditions de transport au Luxembourg et la médiatisation de la mesure.

QUEL EST LE PROBLÈME?

Décidée par les trois partis de gouvernement lors de leur négociation de coalition, la gratuité des transports publics fera du Luxembourg le premier État au monde à adopter une telle mesure. Une évolution qui a été particulièrement bien relayée par la presse nationale comme étrangère du fait de son caractère inédit.

Pourtant, d'après le texte de Constance Carr et Markus Hess, la gratuité des transports publics ne répond pas aux nombreux problèmes de mobilité dont les résidents et les frontaliers souffrent aujourd'hui.

LA GRATUITÉ N'EST PAS LA SOLUTION QU'IL NOUS FAUT

En plus de la congestion des infrastructures routières, les usagers font aussi face à une surcharge des transports comme le train ou le bus. Durant les heures de pointe, les voyageurs sont "généralement debout" et les trains arrivent "souvent en retard". "Cela signifie aussi que les correspondances sont souvent manquées" notent les auteurs de l'article.

Or, d'après l'analyse des chercheurs, la gratuité des transports ne permettra pas d'améliorer la qualité des transports ni leur attractivité. Ils assurent notamment que les tarifs pratiqués sont déjà bas car largement supportés par l'État. Ainsi, le peu d'économies que les voyageurs vont réaliser sera largement dépassé par "le coût exorbitant du logement", un problème de plus grande importance au Luxembourg. Le surcoût pourra finalement donner lieu à une hausse des impôts.

Les usagers n'attendent pas forcément des transports gratuits mais des transports disponibles et efficaces.
Les usagers n'attendent pas forcément des transports gratuits mais des transports disponibles et efficaces.
© Luxtram

En parallèle, ils notent également que le coût des transports n'est qu'un des nombreux facteurs qui vont motiver l'usager à choisir la meilleure solution pour lui: le coût n'est pas le principal frein au recours aux transports en commun.

Une fois gratuits, les transports publics seront vraisemblablement jugés inefficaces par de nombreux usagers, qui n'auront pas d'autres moyens de transport publics sur lesquels se rabattre. Restera alors la voiture individuelle, qui reste une marqueur social important pour les résidents et auquel les élus ne peuvent ou ne veulent pas s'attaquer (les revenus sont élevés, les prix des carburants sont bas, le lobby de l'automobile peut potentiellement faire pression sur les élus...). À ce sujet, Constance Carr et Markus Hesse précisent que "n'importe quelle politique limitant le confort de la voiture sont extraordinairement impopulaire au Luxembourg".

Pire, la gratuité des transports pourrait même nuire à d'autres modes de transport doux comme la marche ou le vélo.

LA MESURE SERT PLUS L'ÉTAT QUE SES CITOYENS

En 2018, lors de l'annonce par la coalition gouvernementale de rendre les transports publics gratuits, la nouvelle a fait le tour du monde. "Le Luxembourg fut subitement placé sous le feu des projecteurs, mais cette fois, ce n'était pas sur le thème des paradis fiscaux ou de montages financiers douteux. Il s'agissait de comment le Grand-Duché allait subventionner entièrement un service public [qui ne l'était pas, ndlr]. C'était une bonne nouvelle, qui a plutôt bien servi l'image du Luxembourg." 

L'effet d'annonce a masqué le fait que la mesure n'aurait été que très limitée sans la participation des communes, et surtout de la Ville de Luxembourg, dont les transports sont utilisés par plus du tiers des voyageurs du pays chaque jour. La capitale n'avait d'ailleurs pas été consultée par le gouvernement avant que la gratuité ne soit décidée.

Les chercheurs concluent finalement que le développement de la gratuité des transports par les élus du Luxembourg fut en fait plutôt "populiste", au sens où il s'agit davantage d'une mesure servant l'image du pays et du gouvernement (le "nation-branding" si cher à la coalition) que d'une solution adaptée à un problème complexe. Cette décision tient aussi au fait que les politiques luxembourgeois "préfèrent proposer des solutions qu'examiner des problèmes politiques". Il devient alors avantageux pour eux de créer un contexte général renforcé par de bonnes nouvelles plutôt que de s'empêtrer dans d'interminables problèmes.

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