
C'est un bilan flatteur, qui frôle l'insolence: ces cinq dernières années, malgré deux crises cataclysmiques (la crise sanitaire et la crise géopolitique liée à l'Ukraine), l'économie luxembourgeoise a très peu flanché.
Au contraire, elle a même progressé dans de nombreux domaines: hausse du PIB, des emplois créés, des heures travaillées, des exportations, des recettes publiques...
La crise? Quelle crise, semble répondre le Grand-Duché. Sauf que tout n'est pas si rose. Cette robustesse économique n'est pas exempte de fêlures, prévient la Fondation Idea dans sa rétrospective économique 2018-2022, qui pointe aussi bien les forces que les faiblesses du Grand Duché.
Ces cinq dernières années, "l’économie luxembourgeoise semble avoir plié (un peu) mais pas rompu" confirme la Fondation Idea. Notamment parce que si ces 5 dernières années ont été "celles du retour des crises, elles ont été aussi celles du retour de l'Etat" note l'économiste Vincent Hein.

Ce retour de l'Etat social, qui a servi de parapluie durant la pandémie puis durant la crise énergétique, est mesurable "par l’impressionnante succession de plans de soutien aux entreprises et aux ménages". Le Grand-Duché aura notamment connu "le retour de l’indexation des allocations familiales, plusieurs crédits d’impôt nouveaux, la (volonté de) montée en puissance de la subvention de loyer, l’extension des domaines de la gratuité et une(mini)révolution en termes de congés parentaux", ces derniers étant désormais plébiscités aussi par les pères.

L'économiste Ioana Pop pointe ensuite ce qu'elle appelle "le petit miracle de l'emploi". Malgré les crises, l’économie luxembourgeoise a continué de créer de nombreux emplois sur les 5 dernières années (70.000 emplois supplémentaires pour être précis), avec une croissance annuelle de l'emploi intérieur de +3,1%, contre +3% entre 2013 et 2018. Le taux de chômage se retrouve d'ailleurs à un niveau inférieur à celui du début de la mandature (4,8% contre 5,5%).
Il faut mentionner également l'avance qu'a pris le Luxembourg en Europe sur le télétravail: en 2020, le Luxembourg était en 1ère position dans le classement des pays de l’Union européenne avec 48% de personnes en télétravail (en légère baisse en 2021 à 45%, ce qui reste élevé).
Enfin, Idea souligne un autre record luxembourgeois, celui de l'égalité homme-femme sur le marché du travail, avec quasi-parité des genres dans l’emploi salarié, et des femmes qui sont en moyenne mieux rémunérées que les hommes, ce qui est inédit dans l'UE.
On s'en doute, ce soutien de l'État n'a pas été "gratuit". La souplesse avec laquelle le Luxembourg a amorti la crise sanitaire et la crise énergétique repose d'abord sur "existence initiale de marges de
manœuvre budgétaires appréciables", bref d'un matelas de précaution. Ces crises ont également été amorties "au prix d’un endettement public croissant, qui pourrait s’avérer problématique dans un contexte de
taux d’intérêt croissants". Entre 2018 et 2023, les dépenses publiques sont passées de 42,3 à 44,9% du PIB. "Le prochain gouvernement va avoir devant lui ce défi de la dette", prévient Vincent Hein.
Le déficit des Administrations publiques s'est également accru, la dette brute consolidée passant de 20,9% en 2018 à 26,3% en 2023, et elle risque de frôler les 30% dès 2026, surtout si elle est "accélérée par la hausse des taux et par les décisions prises lors de la tripartite du 3 mars 2023." Cet affaissement des finances publiques luxembourgeoises "risque de réduire l’aptitude du Luxembourg à faire face à des crises futures" prévient Idea.

Le retour de l'inflation est également source d'inquiétudes, notamment pour les entreprises luxembourgeoises: "Le maintien de prix énergétiques élevés, la hausse des taux d’intérêt et le mécanisme d’indexation des salaires pourraient peser à la fois sur la rentabilité des entreprises et leurs marges de manœuvre pour investir." Il faut mentionner en particulier le secteur de la construction, crucial dans le pays, qui "traverse également des turbulences liées à ce nouveau contexte qui a freiné la demande." Inquiétudes aussi pour la place financière, comme l'illustrent les tensions récentes dans le secteur bancaire sur le plan international.
Et plusieurs secteurs sont déjà dans le rouge, comme ceux de l'Horeca et du commerce, qui "affichent des indicateurs d’activité en repli sur les cinq années écoulées".

La Fondation Idea liste d'ailleurs plusieurs décrochages économiques accentués par les crises: "ralentissement de la croissance, progression du secteur non marchand dans l'économie, baisse de la productivité apparente du travail, stagnation du PIB par habitant"...
Bref, résume Vincent Hein, "on entre dans un nouveau cycle économique, avec le retour de l'inflation, des taux élevés. Ce nouveau cycle va devoir être surveillé", car il est porteur de nombreuses incertitudes. D'ailleurs, les ménages ne s'y trompent pas, rapporte Vincent Hein, car ils "sentent que c'est le moment d'avoir une épargne de précaution".