
Quelques heures avant notre entretien, Lydie Polfer avait lu les trois témoignages de commerçants recueillis par RTL Infos.
Cédric Teynat, responsable de la sécurité d'une grande enseigne du centre-ville, racontait notamment avoir été piqué cinq fois par un homme armé d'une seringue alors qu'il tentait de l'empêcher de voler dans un commerce.
Fabienne Belnou, bijoutière installée depuis 33 ans dans le quartier historique, expliquait que certaines de ses employées n'osaient plus porter leurs propres bijoux dans la rue.
Alexandre De Toffol, directeur de plusieurs restaurants, déplorait quant à lui la multiplication des vols, de la consommation de drogue et des comportements problématiques.
Quelque part, Lydie Polfer n'a pas eu besoin de lire les témoignages de ces commerçants pour mesurer l'ampleur du problème.
"Je suis en rapport presque quotidien avec eux. Ils m'envoient leurs photos, bien sûr", explique la bourgmestre. "Cette situation n'est malheureusement pas nouvelle pour nous. Je me bats depuis dix ans."
La Ville dispose notamment d'équipes du service d'hygiène qui interviennent "sept jours sur sept dans la zone piétonne et sur les places publiques". "Ils ramassent ce qu'ils trouvent, les détritus, les seringues, les excréments, des trucs terribles."
Selon les chiffres communiqués par la bourgmestre, le département de nettoyage compte plus de 130 personnes, qui travaillent dans la Ville-Haute, le quartier de la Gare et Bonnevoie. Une équipe spécifique intervient dans la zone piétonne, le matin puis à nouveau dans l'après-midi.
Mais le travail est parfois à recommencer quelques heures plus tard. "Vous pouvez faire très propre et quelques heures après, vous pouvez de nouveau avoir des choses qui traînent."
La bourgmestre assure avoir alerté à plusieurs reprises les autorités nationales. "Nous avons écrit plusieurs lettres aux ministres successifs de la police", explique-t-elle, avant de se montrer plus positive envers l'actuel gouvernement : "Je suis contente qu'avec le nouveau ministre, nous ayons l'impression d'avoir une meilleure écoute."
Lydie Polfer cite notamment le Platzverweis renforcé, adopté en juillet, qui offre de nouveaux moyens d'éloignement à la police. Il permet notamment aux forces de l'ordre d'éloigner les fauteurs de trouble, par la force si besoin, pendant 48 heures, voire même durant 15 jours. Le périmètre d'interdiction est d'un kilomètre maximum mais la police peut aussi déterminer des lieux précis.
La bourgmestre relève également une présence policière accrue depuis la restructuration de la police locale. Les commerçants interrogés par RTL Infos l'avaient eux-mêmes constatée.
Mais dans le centre-ville, la question n'est pas uniquement celle de la présence policière. "Derrière, il faut aussi avoir un suivi au niveau de la justice...", estime-t-elle.
Elle cite deux situations qui l'ont particulièrement marquée, le 16 mai, lors de l'ING Night Marathon. Deux pickpockets pris en flagrant délit auraient été conduits au commissariat puis présentés à un juge. "Et ils étaient tout de suite libres de nouveau" regrette t-elle.
Elle évoque aussi le cas d'un cambriolage dans une voiture, où un suspect aurait été retrouvé ensanglanté après avoir brisé une vitre. Pour Lydie Polfer, la réponse doit donc être coordonnée. C'est notamment le rôle du Drogendësch 2.0, un plan d'action interministériel lancé l'année dernière et qui réunit notamment les ministères de la Justice, de l'Intérieur, de la Santé et de la Famille ainsi que la Ville de Luxembourg.
La bourgmestre ne conteste pas la nécessité de prendre en charge les personnes dépendantes. "Ils sont malades, c'est certain. Mais quand quelqu'un est malade, il faut l'aider, il ne faut pas le laisser dans la rue. Parce que ça donne le sentiment qu'on ne veut pas s'en occuper."
Et elle formule une demande qu'elle dit porter depuis plusieurs années: "Moi, ça fait longtemps que je demande un SAMU social." La réponse du ministère de la Santé ne la satisfait qu'à moitié. "On me répond qu'on est presque prêts à l'avoir, mais j'attends que le "presque" devienne "on est prêts". Et je ne survis qu'avec ça, avec de l'espoir et de la patience."
En attendant, la Croix-Rouge, que RTL Infos a contacté, continue de proposer des dispositifs de réduction des risques aux personnes dépendantes. Son service PASS-By explique qu'il est "extrêmement rare" de retrouver des seringues abandonnées dans le périmètre de ses propres activités. À chaque passage, les bénéficiaires reçoivent un kit comprenant deux seringues. Pour en obtenir davantage, ils sont invités à rapporter le matériel usagé.
Le taux de retour atteint environ 76 %, selon la Croix-Rouge.
Plusieurs structures permettent par ailleurs de rapporter les seringues utilisées, notamment K28, Abrigado, Marga et PASS-By. Des conteneurs spécifiques sont également installés à différents endroits de Luxembourg-ville.
Mais 76 %, ce n'est pas 100 %. "Il est malheureusement impossible de garantir un taux de retour de 100 %", reconnaît la Croix-Rouge. L'association insiste toutefois sur un point : réduction des risques et sécurité des riverains ne sont pas contradictoires. "Un accompagnement de qualité des personnes dépendantes contribue directement à améliorer la sécurité, la propreté et le sentiment de tranquillité dans l'espace public", estime-t-elle.
Un autre phénomène inquiète les commerçants : l'impression que certains problèmes autrefois concentrés dans le quartier de la Gare se retrouvent désormais dans le centre-ville. Lydie Polfer le constate également. "Ce n'est pas la faute au tram, mais le fait est que le long de la ligne du tram, effectivement, le déplacement est facile."
La gratuité des transports publics facilite selon elle cette mobilité. La police, dit-elle, est au courant et sa présence a également été renforcée dans les trams. Des messages de prévention sont désormais régulièrement émis dans les rames.
La Ville a également développé le dispositif "À vos côtés". Des médiateurs, éducateurs et sportifs circulent dans les rues de la Ville-Haute afin de rassurer les habitants, commerçants et passants. Ils peuvent notamment accompagner une personne qui ne se sent pas en sécurité sur son trajet ou être présents devant un commerce ou un restaurant.
Si la bourgmestre de Luxembourg ne veut pas nier les difficultés, elle refuse néanmoins de dresser le portrait d'une capitale devenue invivable. "Quand on voit ces situations, ce n'est pas agréable, c'est certain. Et ça peut effrayer des gens, des personnes âgées et des enfants aussi." Elle rappelle cependant les classements internationaux qui placent régulièrement Luxembourg parmi les villes offrant la meilleure qualité de vie. "Donc, ce n'est pas parfait, mais les problèmes, on les connaît et on est très actifs dessus."
"Les efforts qui ont été faits vont dans le bon sens" ajoute-t-elle. "Mais on peut encore mieux faire."
La question est désormais de savoir si les nouvelles mesures permettront de changer cette situation. Concernant le Platzverweis renforcé, Lydie Polfer préfère attendre avant de tirer des conclusions. "Il faut d'abord voir comment la police l'applique, parce que c'est seulement la police qui peut l'appliquer."