
Il y a ceux qui voient le verre à moitié plein et se réjouissent d'avoir retrouvé clients et équipes et ceux qui le voient à moitié vide et décomptent les problèmes posés depuis la réouverture.
Et ces problèmes sont nombreux. Le nombre réduit de tables pour cause de distanciation n'est pas le pire, "si on remplissait déjà les tables qu'on a, on serait content", ironise Hubert Bonnier au Place d'Armes. Pour lui, le plus criant est l'absence de la clientèle internationale d'affaires qui remplit généralement son hôtel et ses restaurants, surtout le midi.
La grande terrasse sur la place la plus centrale de la capitale se remplit au gré de la météo: "Il y a des jours où on fait 90 couverts, d'autres seulement 15. L'activité est en dents de scie, c'est très difficile de prévoir", déplore celui qui emploie quelque 70 personnes sur une année "normale". Alors il "jongle avec le planning et les possibilités de chômage partiel".
Puisqu'il ne peut pas avoir de visibilité sur l'avenir, il croise les doigts, attend les informations sur le fonds de relance, et essaie de se projeter. "L'été, on travaille avec les touristes, et on ne sait pas s'ils seront présents. La rentrée sera révélatrice avec le retour - ou pas - de la clientèle business."
Si le centre de la capitale connaît un léger regain d'activité et compte sur les soldes qui commencent ce vendredi, la situation dans les quartiers d'affaires, notamment au Kirchberg et très différente. "Le midi, on ne remplit qu'à 30% nos restaurants du Kirchberg", détaille Rémy Manso, à la tête de sept restaurants sur le plateau. "Le soir, on grimpe à 60%, mais ça reste très calme."
L'entrepreneur pointe le télétravail qui garde ses clients habituels, les employés des bureaux voisins, à la maison. "Je comprends que les gens préfèrent ne pas faire la route si on les autorise, mais les autorités ne mesurent pas les conséquences sur notre secteur, et donc sur l'emploi."
Il souligne que non seulement les déjeuners genre collègues, mais aussi les afterwork et les fêtes de groupes manquent cruellement à l'activité du groupe de restaurants. "Les groupes, que ce soit pour des anniversaires ou des fêtes d'entreprise représentent 20% de notre chiffre d'affaires." Des 250 personnes qui y travaillent, un quart se retrouve au chômage partiel.
C'est aussi le constat que dresse Christophe Diederich, fondateur et CEO du groupe Concept + Partners et ses 13 établissements. "Il manque clairement une partie importante de nos clients, surtout dans les restaurants de la capitale. Absents le midi, ils sont aussi manquants à l'heure de l'apéro qui débouche souvent sur un dîner", déplore-t-il en notant une perte de plus de la moitié du chiffre d'affaires par rapport à l'année passée. Il a mis 40% de ses 170 employés au chômage partiel ou en congé.
"Le télétravail accentue les mutations de notre secteur", souligne Gabriel Boisante, à la tête de plusieurs établissements au centre-ville et à la gare. Il s'estime moins touché par la désaffection avec des "lieux de destination", peu liés à la présence des employés en ville.
"On se rend compte que les restaurants ne sont pas seulement des endroits pour manger, ce sont des lieux de vie et de socialisation et à ce titre, on a manqué à nos clients qui sont contents de revenir pour voir les autres", détaille-t-il.
Il ne minimise pas la difficulté de cette période: "selon le quartier, la visibilité, l'exposition, la présence d'une terrasse, les chances sont différentes et c eux qui sont liés à l'activité économique souffrent."
De son côté, le CEO de Concept + Partners constate une disparité entre ses restaurants. "Dans les autres villes (à Dudelange, Differdange ou Mersch, par exemple), les clients viennent plus souvent et plus régulièrement le soir pour nous soutenir."
Si le public manque, c'est aussi parce que les règles post-covid obligent de fermer à minuit. "Trois heures les vendredis, trois heures les samedis, fois quatre établissements, ça fait un important manque à gagner, d'autant que ce sont des heures où les gens consomment beaucoup", calcule Gabriel Boisante.
Cependant, il comprend et admet cette règle: "nous devons être responsables et exemplaires parce que s'il y a une deuxième vague, ce sera vraiment la catastrophe", tout en fustigeant ceux qui ne les respectent pas: "c'est de la piraterie!"
Un avis partagé par Christophe Diederich: "avec les restrictions d'horaires et le fait de devoir rester à table, une nouvelle concurrence vient des fêtes chez les particuliers qui n'ont plus de contraintes."
Partout, c'est un certain attentisme qui prédomine: les factures de juillet ne sont pas encore arrivées et les reports de loyers et de charges ne sont pas encore tombés. "On ne peut qu'attendre la rentrée, espérer qu'il n'y ait pas de deuxième vague et compter sur la confiance retrouvée de nos clients."
Cette crise est aussi l'occasion de se poser des questions, y compris politiques, sur l'aménagement du territoire, l'urbanisme, la pression foncière, la dépendance au secteur tertiaire: "il faut repenser l'offre et le marketing qui va avec", conclut Gabriel Boisante.