Parking du Glacis, le montage des attractions de la future Schueberfouer, en version restreinte pour 2021, a commencé. À quelques pas, des ancêtres des futurs manèges se sont installés. Dans l'écrin du parc Kinnekswiss de véritables bijoux de l'art forain attendent petits et grands.
Accueillis par les notes d'un orgue de foire de 1902 et réchauffés par les lumières des guirlandes lumineuses, les badauds découvrent une grande roue, un voltigeur, une chenille, un carrousel et d'autres attractions. Leurs charmes désuets font immédiatement remonter le temps et les réactions de ceux qui s'y aventurent font comprendre qu'elles offrent encore de belles sensations.
Provoquer voyage temporel et sensations fortes, c'est ce qui motive la famille Lesnik, venu du nord de l'Allemagne, propriétaire de plusieurs des manèges. Collectionneur et restaurateur d'attractions anciennes, le patriarche souhaite faire revivre ses pièces de musée en les rendant fonctionnels. Il confie avoir beaucoup de plaisir à "projeter les gens vers le passé, dans l'âge du bois".
Le bois, c'est le matériau qui domine. Rehaussé de cuivre et sublimé de peinture il est la charpente et le décor des structures. Il faut dire que le Voltigeur, avec ses balances suspendus à des chaînes qui tournent au-dessus du vide, est le plus récent des manèges présents. Il date de 1948. Le carrousel, "La Belle Époque" est de 1886 ; c'est le plus ancien. Tous représentent l'histoire des Arts Forains.

C'est pourquoi Steve Kayser, historien et passionné de la culture foraine, se réjouit de leur installation au cœur de la capitale du Luxembourg, "C'est un véritable hommage aux artistes et à la culture populaire". "Les gens ont besoin de se divertir en toute simplicité, comme nos ancêtres".
La première description écrite de "machines festives" remonte à 1620. Elle est d'un aventurier Anglais, Moundi, qui les observa en Europe de l'Est dans l'actuelle Bulgarie. "Il décrit une sorte de fête avec ce qui semble être un carrousel, une grande roue, que l'on appellera longtemps balançoire russe, et des balançoires classiques", explique Steve Kayser.
"Toutes les origines de la typologie des manèges étaient là. Il y a les mouvements circulaires: horizontal et vertical, et le mouvement de balancement" observe le spécialiste. Toutes les attractions reposent encore sur ces trois mouvements. "C'est, mouvoir pour émouvoir".
Au fils du temps, l'ingéniosité des inventeurs combinée aux évolutions industrielles va modeler les engins qui sont de plus en plus raffinés. "Il y avait des machines à vapeur au centre des manèges", explique Steve Kayser. Le développement des champs de foire va accompagner le désir d’amusements et de loisirs durant l'industrialisation de la fin du 19e siècle. "Un tour de manège à l'époque, c'est un voyage fantastique."
Après-guerre, la démocratisation de l'acier, plus léger donc plus facile à transporter, va conduire au remplacement des manèges en bois. Combiné aux possibilités offertes par l’hydraulique, cela va mener à la construction de structures plus grandes, plus puissantes et offrants des sensations plus fortes. Les attractions foraines succombent au gigantisme, mais leurs principes reposent toujours sur les mêmes mouvements.
La foire au parc Kinnekswiss fait aussi place à une autre part importante de la culture foraine, les saltimbanques. Il y a Ottokar, le plus grand photographe du monde, perché sur ces échasses et Gilbert ancienne figure du parvis Beaubourg à Paris et véritable poète de rue.
À la fois mime, magicien, dresseur de puces savantes et bien d'autres personnages, il a posé son camion au milieu des attractions. Dans sa "baraque", Gilbert enchaîne les tours faisant d'un rien un morceau de poésie. "Ça fonctionne toujours. Les enfants n'ont jamais vu de magicien ou de mime. Ils apprennent des choses" explique Gilbert. "On laisse quelque chose d’inoubliable", ajoute-t-il.

Le saltimbanque est heureux de faire ses numéros dans "une fête foraine à l'ancienne". Sein de sa tenue de scène, veste rouge et chapeau noir, Gilbert regrette que son métier se perde, "c'est une culture en voie de disparition". Ce serait une perte pour le monde forain, car leur présence est une tradition.
"Les amuseurs publics, les saltimbanques, sont les forains d'origine", rappel Steve Kayser "c'est au 19e siècle seulement qu'arrive une nouvelle lignée, avec les manèges, composés d'industriels et de bricoleurs". "Les saltimbanques ont toujours eu un statut spécial. Ils constituent une noblesse, un monde à part, même entre les frontières".
C'est pour préserver tous ses aspects de l'histoire de la culture populaire liée à la fête foraine que l'historien Steve Kayser a accompagné la France et la Belgique dans le dépôt d'un dossier multinational auprès de l'UNESCO. L'objectif est la reconnaissance au patrimoine universel immatériel de "La culture des fêtes foraines et des Arts des Forains".
L'historien encourage le Luxembourg à établir cette reconnaissance au niveau national, "Le Luxembourg a une très vieille tradition avec les grandes foires". Pour le moment, petits et grands peuvent profiter de ce patrimoine et s'offrir quelques instants de dépaysement intemporel au parc Kinnekswiss jusqu'au 15 août.