Expo à EschCes antifascistes italiens lâchés par le Luxembourg

Jérôme Didelot
Une exposition revient sur le destin d'immigrants italiens qui ont lutté contre le fascisme et le nazisme avant, pendant et après la guerre, des deux côtés de la frontière. Leur rôle dans la lutte contre l’occupant nazi et leurs souffrances n’ont pas été reconnus immédiatement après la guerre au Luxembourg et en France.
© Nuit de la Culture Esch / archives

Ils s'appelaient Luigi Peruzzi, Domenico Bordicchia, Natale Ottaviano, Vittorio Rutili, Mariano, Tommaso et Filippo Filippetti... La plupart appartenaient au réseau de résistance Mario. Leurs descendants sont devenus artiste, syndicaliste et même footballeur pour l'équipe nationale du Luxembourg ou ministre de la République française: Jean-Pierre "Jhemp" Barboni et une certaine Aurélie Filippetti.

Leurs grands-pères avaient quitté leur pays pour échapper à la misère ou au régime fasciste instauré par Mussolini à partir de 1922. Mais le Luxembourg et la Moselle vont être annexés par le Reich nazi. Les dizaines d’antifascistes italiens, originaires pour la plupart de la région de Gualdo Tadino, ne se résignent pas et continuent de dénoncer l’idéologie fasciste depuis les mines des Terres Rouges dans lesquelles ils travaillent.

Certains furent expulsés d’Esch-sur-Alzette vers Audun-le-Tiche, dans les années trente, beaucoup furent fichés par les polices luxembourgeoise et française, avant que leurs signalements ne tombent entre les mains de l’occupant, "complaisamment" d'après les historiens. Au Luxembourg comme en France, la Gestapo les a recherchés, pourchassés, arrêtés, torturés, déportés.

Norbert Rutili, fils de Vittorio Rutili, arrêté par la Gestapo le 3 février 1944 à Audun-le-Tiche
Norbert Rutili, fils de Vittorio Rutili, arrêté par la Gestapo le 3 février 1944 à Audun-le-Tiche
© Raymond Reuter

Afin de rendre hommage à ces héros sacrifiés, une exposition sonore sera proposée à l'occasion de la Nuit de la Culture à Esch-sur-Alzette le 11 septembre prochain. C'est à travers leurs descendants que Claude Frisoni, auteur, et Raymond Reuter, photographe, ont choisi de nous narrer cet épisode douloureux de la Grande Région.

"C'EST UNE HISTOIRE TRÈS GRAVE, EN PARTICULIER CONCERNANT LE COMPORTEMENT DU GOUVERNEMENT LUXEMBOURGEOIS"

Travailler sur l'exposition Les rouges et le noir a été l'occasion pour l'auteur Claude Frisoni de tirer des leçons de l'histoire de notre région: "Ça m’a conforté dans la certitude que le nationalisme est une absurdité. Mussolini avait été viré du Parti Socialiste pour avoir milité pour l'entrée en guerre de l’Italie. Contre qui? L’Allemagne. Quelques années plus tard, les nationalistes italiens et allemands deviennent alliés. Et ils ont comme collaborateurs les nationalistes des États qu’ils envahissent. Comme s’il y avait une Internationale des nationalistes. Toujours prêts à mépriser le droit des nations à l’indépendance et la souveraineté. En même temps, des immigrés luttent pour l’indépendance d’un pays qui n’est même pas le leur . Comme Peruzzi, Filippetti ou… Manouchian."

Ancien grand reporter chez Sygma, Raymond Reuter a accompagné son compère Claude Frisoni à tous les rendez-vous afin de réaliser les portraits les plus authentiques. Il s'est également attelé à retrouver des documents d'archives.

"C'est une histoire très grave, souligne le photographe. En particulier concernant le comportement du gouvernement luxembourgeois comme celui de l'église. Moi, j'ai 70 ans. J'ai grandi dans une famille dans laquelle un oncle est passé par un camp de concentration. Cette période est restée dans ma mémoire."

UN GRAND-PÈRE EXPULSÉ DU LUXEMBOURG

Pour certains, l'enfer a continué après la guerre. C'est le cas de Luigi Peruzzi, activiste qui a connu la déportation. Comme pour tous les Italiens du Luxembourg, fascistes ou antifascistes, ses biens ont été mis sous séquestre par le ministre luxembourgeois de la Justice Victor Bodson, exilé à Londres durant la guerre. Pour récupérer ce qui lui appartient, Luigi devra faire témoigner des compagnons du camp de concentration d‘Hinzert. Il sera même obligé de payer des taxes et droits de levée de séquestre!

Aurélie Filippetti, petite-fille de Tommaso Filippetti,arrêté par la Gestapo le 3 février 1944 à Audun-le-Tiche, mort à Bergen-Belsen le 12 avril 1945
Aurélie Filippetti, petite-fille de Tommaso Filippetti,arrêté par la Gestapo le 3 février 1944 à Audun-le-Tiche, mort à Bergen-Belsen le 12 avril 1945
© Raymond Reuter

Pour d'autres, il a commencé avant la guerre. Comme pour ces militants installés à Esch avant que les autorités luxembourgeoises ne les expulsent vers la France pour ne pas déplaire au gouvernement fasciste italien. L'un d'eux était le grand-père de l'ancienne ministre française de la Culture. Aurélie Filippetti se souvient: "Ma grand-mère, née dans la région en 1902, avait rencontré mon grand-père à Esch-sur-Alzette. Il était immigré italien, membre de la Ligue des Droits de l'Homme et très antifasciste. Ils ont dû s'expatrier vers la France."

Tommaso Filippetti  fera partie des 55 travailleurs italiens antifascistes expulsés par le Luxembourg en 1928, considérés comme "subversifs", cela sous la pression de la police politique du Duce.

Ce qui symbolise peut-être le mieux ces destins bouleversants, c'est l'histoire de cette machine à écrire qui servait à taper les tracts diffusés pour résister à la propagande nazie et appeler à la résistance des populations. Un jour d'août 1942, les membres de la gestapo venus fouiller la chambre du jeune Remo Peruzzi, dans la Casa Grande où habitaient les familles italiennes, ne l'ont pas trouvée. Voici le message qu'elle a permis de diffuser:

« Frères Luxembourgeois, Frères Italiens, Nous, les antifascistes italiens, jurons de lutter à vos côtés jusqu’au jour de la libération! À vos côtés, partout, nous saboterons et détruirons tout ce qui est utile à l’envahisseur allemand! Frères italiens, unissez-vous au grand mouvement de la résistance! Mort à l’oppresseur allemand, mort aux traîtres fascistes! Vive le Luxembourg, vive l’Italie libre! »

Retrouvez l'exposition Les rouges et le noir à la Nuit de la Culture à Esch-sur-Alzette le samedi 11 septembre

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