Équitation dans la Grande Région"On ne peut plus demander aux chevaux des efforts inconsidérés"

Romain Van Dyck
Bien-être du cheval, sport équestre en Lorraine et au Luxembourg, féminisation de l'équitation... Discussion autour de ces sujets avec Gregory Bodo, originaire de Moselle, qui va avoir l'honneur de tracer les pistes de saut d'obstacles pour les J.O. de Paris.
Tracer une piste de saut d'obstacle est tout un art, un savant dosage entre sécurité et défi sportif.
Tracer une piste de saut d’obstacle est tout un art, un savant dosage entre sécurité et défi sportif.
© Gregory Bodo

Gregory Bodo fait partie d’une toute petite confrérie, qui compte moins d’une trentaine d’élus sur toute la planète: il est “chef de piste” level 4.

Ce level 4 est le plus haut grade que ce “maestro” pouvait atteindre, et qui lui a offert un ticket d’or pour exercer ses talents aux prochains J.O. de Paris. Car depuis 20 ans, ce Lorrain est plébiscité à l’international pour ses parcours de saut d’obstacle respectueux des chevaux.


Le Lorrain Gregory Bodo est reconnu comme l’un des meilleurs chefs de piste de sa génération.
Le Lorrain Gregory Bodo est reconnu comme l’un des meilleurs chefs de piste de sa génération.
© Gregory Bodo

Si cette mission de chef de piste ne dit rien au grand public, elle est pourtant fondamentale. Si le chef de piste se rate, l’épreuve de saut d’obstacle peut rapidement tourner au vinaigre pour les cavaliers et leurs montures. Comme il nous le rappelle, le “traçage” des pistes est une mission créative mais lourde de responsabilité, sans oublier que ce sport draine énormément d’argent...

À l’occasion de sa venue à Rosières-Aux-Salines, où se déroule ce week-end un concours de saut d’obstacles de niveau national, Gregory Bodo a accepté de nous parler de ce sport et plus largement des évolutions du monde équestre.

RTL 5Minutes: La compétition équestre de haut niveau n’est pas le plus populaire des sports. Malgré cela, on dit qu’elle génère un business monstre ?

Gregory Bodo: “Oui, l’économie autour de l’équitation et du sport équestre de haut niveau est démentielle! Elle s’apparente au sport mécanique de type Formule 1 : vous avez des écuries tout aussi importantes, qui ont des capacités financières et marketing colossales. Le business sur la vente des chevaux est désormais mondialisé, des investisseurs arabes, asiatiques, américains peuvent acheter des chevaux à 3, 4, 5 millions, voire plus. Il n’y a plus de limites.”

Et le Vieux Continent, dans tout cela?

Il est actuellement le chef de fil des pays au niveau du saut d’obstacle et du dressage. Sur les dix meilleures équipes mondiales, 75% sont en Europe. Les nations pilotes restant la France, l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas…"

Vous venez de Forbach, en Moselle. La Lorraine, qui a une longue tradition équestre, est-elle toujours au niveau ?

Cela fait 5-6 ans que je n’officie pratiquement plus dans la région, mais je peux dire, sans me tromper, que oui, la Lorraine est considérée comme un incubateur de talents. On a eu quand même un numéro un mondial (NDLR: Simon Delestre, originaire de Metz), on a des cavaliers lorrains qui sont à très haut niveau, des juniors qui se développent avec un fort potentiel. Maintenant, je suis un peu déçu de voir que la splendeur des concours de saut d’obstacle se perd en Lorraine, voire dans le Grand Est.”

C’est-à-dire?

Avant, on avait beaucoup de concours internationaux, de concours qui faisaient venir les meilleurs cavaliers français, aujourd’hui on n’en a pratiquement plus. Il nous manque aussi un site, un pôle du cheval qui accueillerait des compétitions de haut niveau. Regardez, à Jouy-aux-Arches (près de Metz), il y avait auparavant un important pôle équestre, il est désormais occupé en grande partie par le centre commercial Waves. Dans les Vosges aussi, à Vittel il y avait un site très prestigieux et très joli il y a 15, 20 ans. Heureusement, il y a encore des sites très correctes pour organiser des concours de portée plus “médium”, comme Glatigny, ou Rosières-aux-Salines qui va d’ailleurs monter en puissance dans les années à venir.”

C’est vrai qu’au Luxembourg, il y a l’argent. Mais en France, on a davantage l’expertise, le savoir-faire...

En France, l’équitation est la troisième discipline sportive en terme de licences. Au Luxembourg, ce sport fait beaucoup moins d’adeptes (environ 1.000 licenciés), mais qu’en est-il de leur réputation ?

Je me suis déjà rendu dans le passé dans des évènements au Luxembourg, qui étaient très bien organisés et très bien dotés, il y avait de très bons cavaliers qui s’étaient déplacés. Je fais allusion notamment à Mondorf-les-Bains et Leudelange. Au haut niveau, il y a très peu de cavaliers luxembourgeois, dont un que je connais très bien, qui est à moitié français, Victor Bettendorf, je l’ai encore vu la semaine dernière, c’est un très bon cavalier qui monte en puissance, comme sa sœur d’ailleurs. Mais j’en vois de moins en moins, tout comme des concours de haut niveau et internationaux organisés sur le sol Luxembourgeois. Ils doivent peut-être exister à un niveau national, ou pour les plus petits niveaux, mais là ce n’est pas à moi de vous le confirmer.

On dit que le milieu équestre luxembourgeois brasse, lui aussi, beaucoup d’argent... Mais ce n’est donc pas suffisant?

Oui, c’est vrai qu’au Luxembourg, il y a l’argent. Mais en France, on a davantage l’expertise, le savoir-faire, et la fibre équestre, et une longue tradition. D’ailleurs, je sais que sur des concours nationaux, il y a beaucoup de Luxembourgeois qui passent la frontière pour venir sur des concours transfrontaliers, notamment sur le secteur de Thionville, de Metz.”

Le saut d'obstacle est souvent popularisé à travers des spectacles glorifiant l'Histoire équestre, et notamment militaire.
Le saut d’obstacle est souvent popularisé à travers des spectacles glorifiant l’Histoire équestre, et notamment militaire.
© AFP

Que pensez-vous des spectacles équestres, tels que le Cadre noir de Saumur, le Puy du Fou, qui attirent davantage le grand public que la compétition?

Effectivement, le public novice peut être intéressé pour assister à des représentations de grandes écoles, de spectacles, de chevaux en liberté... Pour intéresser davantage le public, il faut montrer ce qu’on peut faire d’un cheval au-delà du saut d’obstacle, en proposant des shows qui s’inscrivent dans l’Histoire. Exemple, la semaine dernière à Bâle, qui est une étape de la Coupe du Monde dans le jumping, on avait aussi deux fois par jour une représentation de la haute école de Vienne, avec des chevaux espagnols, et des démonstrations de dressage comme peut le faire le Cadre noir ou la garde républicaine. Des hommes de chevaux faisaient faire à leurs chevaux des choses qu’on n’a pas l’habitude de voir, et ça, ça permet de garder un lien entre notre corporation et le grand public.

Il faut rappeler que l’équitation est le seul sport au monde qui offre une mixité. Donc aux JO de Paris par exemple, des hommes seront en compétition avec des femmes

Vous parlez “d’hommes de chevaux”. Et les femmes ? Vous savez qu’elle représentent désormais la majorité des licenciées dans l’équitation.

Oui, d’ailleurs je disais homme de chevaux sans discrimination, évidemment, la pratique féminine est centrale désormais. En 2022 en France, on était sur plus de 60% de pratiquantes. Pas dans le sport de compétition, mais dans le sport de loisirs, c’est-à-dire notamment dans les petites cavalières qui montent des poneys, ensuite des chevaux de club, qui font des premiers concours...

L'équitation, au sens large, se féminise (ici le célèbre Cadre noir de Saumur), même si la compétition de haut niveau reste majoritairement pratiquée par des hommes.
L’équitation, au sens large, se féminise (ici le célèbre Cadre noir de Saumur), même si la compétition de haut niveau reste majoritairement pratiquée par des hommes.

Mais est-ce que ca revient à dire que la compétition, elle, reste une citadelle masculine ?

Non! D’ailleurs, il faut rappeler que l’équitation est le seul sport au monde qui offre une mixité. Donc aux JO de Paris par exemple, des hommes seront en compétition avec des femmes, sur les mêmes épreuves, avec des chevaux différents mais à armes égales. Mais il est vrai qu’à haut niveau, les femmes sont minoritaires. Je ne peux pas vous en donner la raison, car elles sont tout aussi performantes que les hommes. Est-ce que c’est lié davantage à un parcours préparatoire, à une porte d’entrée vers le haut niveau qui leur a fait baisser les bras au niveau de la dureté du métier, de la recherche de sponsors, du mental, des finances... Je ne peux pas vous répondre à leur place là-dessus.”

Revenons à votre mission de chef de piste. Pouvez-vous expliquer en quoi elle consiste?

Le chef de piste est celui qui a le rôle le plus important. Je dis ça sans minimiser le rôle des juges, stewards, commissaires au paddock, etc., mais parce que le chef de piste est celui qui a les qualités techniques et les connaissances les plus élaborées. Son rôle est de disposer un parcours de saut d’obstacle, en fonction du règlement, de l’orientation qu’on veut donner au sport – si c’est épreuve de bas niveau ou de grand prix - , et il a un rôle pédagogique, car à travers les parcours qu’il trace, il doit permettre aux cavaliers et aux chevaux de s’améliorer.

Chaque piste de saut d'obstacle est une page blanche pour le
Chaque piste de saut d’obstacle est une page blanche pour le
© Gregory Bodo

Bref, vous avez à la fois une grande liberté et une grande responsabilité?

Oui, le chef de piste est un architecte, un metteur en scène. On va lui donner une carrière totalement vide, dénudée, on lui met à disposition un parc d’obstacle, des décorations, des fleurs, des rivières, etc. Et c’est lui, avec son imagination - car personne ne peut lui imposer quoi que ce soit, qui va dessiner le parcours à main levé sur sa feuille vierge. Par exemple le premier jour de compétition, je vais mettre en place un parcours de mise en jambe, et le dernier jour il faudra faire davantage de “show”, de spectacle. Sans oublier le caractère financier, ce qu’on appelle la dotation des épreuves. Pour vous donner une idée, je reviens de la Coupe du Monde de Bâle, où il y avait dans le grand prix 375.000 euros de dotation. Et surtout, aujourd’hui le parcours doit être respectueux du bien-être animal.

Aujourd’hui on est revenu à des obstacles de 1,6m max de hauteur. On ne peut plus demander aux chevaux des efforts inconsidérés.

Sans sacrifier au “spectacle” ?

“Oui, il faut encourager la compétitivité, qu’on puisse couronner le meilleur, mais ce n’est pas facile car la génétique des chevaux a évolué, ils sont plus rapides, plus puissants, plus réactifs, plus respectueux des obstacles. Les cavaliers sont également à un haut niveau, et les parcours sont devenus plus techniques. Malgré cela, on ne peut plus, aujourd’hui, aller au-delà des limites de l’animal. Le bien-être animal est central pour le chef de piste, il doit trouver un équilibre sur l’ensemble de son parcours, en intégrant de subtiles difficultés non pas pour le cheval, mais pour le cavalier, car c’est le cavalier qui doit faire l’effort.

Vous avez des exemples?

On va jouer sur la couleur d’un obstacle, son placement, la distance dans les lignes, pour que le cavalier se creuse la tête pour savoir s’il met une foulée de plus ou de moins. Il faut savoir aussi qu’on a allégé énormément le poids des barres, leur diamètre aussi. Et bien sûr, il y a la hauteur des obstacles. Avant, on pouvait sauter 1,7m, 1,75m, avec des obstacles très massifs et des sécurités bien moindres, donc on voyait beaucoup de plus de chutes et de blessures. Aujourd’hui on est revenu à des obstacles de 1,6m max de hauteur. On ne peut plus demander aux chevaux des efforts inconsidérés.”

Vous êtes donc sélectionné comme co-chef de piste pour les J.O de 2024. Est-ce la consécration ultime ?

Effectivement, j’ai le level 4, qui est le plus haut niveau qu’on peut avoir dans les grades de chef de piste. On doit être entre 25 et 30 dans le monde. Et ce qui me laisse l’opportunité d’accéder aux plus grands concours au monde, mais surtout de pouvoir être désigné par la fédération équestre internationale sur les évènements planétaires tels que championnats du monde ou J.O. Et les J.O, c’est le sommet. Je peux vous dire qu’il y a de grands nombres de chefs de pistes étrangers qui ont un CV impressionnant, et qui rêveraient dans leur carrière de pouvoir tracer une fois les Jeux Olympiques.

Vous pouvez déjà nous donner une idée de votre parcours d’obstacle pour ces J.O de Paris ?

On doit encore faire de nombreuses réunions pour savoir ce qui est possible de faire, mais je peux déjà vous dire qu’on va reproduire des monuments de Paris sur le terrain. On fera voyager le cavalier au milieu des plus grands édifices culturels et historiques de la ville de Paris. Château de Versailles, Tour Eiffel, etc. Les obstacles traditionnels n’ont pas leur place aux JO, on vise très haut.

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