
L'Histoire bégaye. Certaines idées que l'on pensait mortes et enterrées le siècle dernier reviennent d'outre-tombe.
Le 3 octobre dernier, une carte publiée sur X a exhumé la théorie de la "Grande Allemagne".
Cette carte a été postée par Helmut Strauf, alors membre de Generation Deutschland, le mouvement de jeunesse de l'AfD (un parti d'extrême droite allemand). On y voit une Allemagne débordant largement de ses frontières contemporaines : elle intègre une partie des territoires voisins, comme en Autriche, Suisse, Italie, Danemark et Belgique, mais aussi le Luxembourg, l'Alsace et la Moselle.
La carte est accompagnée de ce texte (en allemand) : "L’unité allemande signifie une Allemagne qui réunit l’ensemble du peuple allemand dans un seul État. Aujourd’hui, nous commémorons une victoire d’étape sur le chemin menant à cet objectif". La date choisie, le 3 octobre, n'est pas une coïncidence : c'est le Tag der Deutschen Einheit, le jour de l'unité allemande (la fête nationale depuis 1990).
Sans surprise, cette publication - rapidement supprimée par son auteur - a fait un tollé. Nous avons contacté Ulrich Pfeil, professeur de civilisation allemande à l'université de Lorraine, à Metz. Cet historien allemand pointe déjà un détail plutôt cocasse : ce "jeune originaire de la Sarre se fait appeler Helmut Strauf..., alors qu’il s’appelle en vérité Luca-Maurice Strauf". Un prénom pas assez germanique, peut-être?
Autre précision utile, Luca-Maurice Strauf a la nostalgie plutôt sélective. “Quand on regarde la carte, il y a uniquement des revendications territoriales à l'ouest, au nord, au sud. Mais il n'y a quasiment rien à l'est. Il ne réclame pas la Prusse-orientale, la région de Königsberg, aujourd'hui connue sous le nom de Kaliningrad, et qui est russe." Il s'agirait de ne pas fâcher Moscou ! "Parce que, on le sait bien, les liens entre l'AfD et Poutine sont très étroits."
Mais c'est quoi, au fait, ce concept de la "Grande Allemagne" ?
Les racines de la "Grande Allemagne" sont profondes. Depuis des décennies, l'extrême-droite allemande n'a jamais abandonné ce fantasme d'une Allemagne retrouvant ses frontières d'avant-guerre.
Un mot qui définit ce mouvement politique et idéologique: "pangermanisme". Cette doctrine vise à réunir toutes les populations d'origine germanique ou germanophones au sein d'une "Grande Allemagne" ("Großdeutschland "). "Au début du 19e siècle, après les guerres napoléoniennes et le congrès de Vienne en 1815, il y avait déjà à cette époque, surtout dans la jeunesse allemande, cette volonté de créer un État-nation" rappelle Ulrich Pfeil. "Mais au début, il était surtout question d'offrir un toit commun pour tous les Allemands ou tous ceux qui parlent allemand en Europe. Ce n'était pas encore cette idée d’une Allemagne qui domine tous les autres".
À la fin du XIXe siècle, le pangermanisme change en effet de nature, poursuit l'historien : "Sous les deux empereurs Guillaume [NDLR : Guillaume 1er puis son petit-fils Guillaume II], ce nationalisme commence à intégrer des théories raciales" et expansionnistes, encouragées notamment par la Ligue pangermanique. Une radicalisation qui va s'accentuer jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, avec les conséquences que l'on connaît...
C'est aussi à la fin du XIXe siècle, à partir de 1871, que l'Empire allemand s'étend en Europe. Il forme un immense territoire "qui va de Metz jusqu'à pratiquement la Lituanie", sur près de 540.000 km2.

C'est sur cette nostalgie de la Grande Allemagne que s'appuie la carte de Luca-Maurice Strauf, en y ajoutant d'autres pays considérés comme germaniques car germanophones. Dont le Luxembourg qui "faisait partie de la confédération germanique entre 1815 et 1866" rappelle l'historien. “Donc, on trouve chez ce jeune monsieur Strauf de l'AfD, cette idée qu'il faut avoir une grande Allemagne, parce que l'Allemagne a perdu beaucoup de territoires après la Première et la Seconde Guerre mondiale."
En 1945 en effet, l'Allemagne perd les territoires annexés après 1937, soit 25% de sa superficie, notamment la province de Prusse-Orientale qui est récupérée par la Pologne et l'Union soviétique. La population allemande de ces territoires, près de 14 millions de personnes, est expulsée de force. "De nombreux Allemands ont dû quitter ces territoires de l’est pour se retrouver en RFA et RDA" (respectivement l'Allemagne de l'Ouest et l'Allemagne de l'Est, créées en 1949).
Un exode qui a laissé des traces. Les décennies suivantes, "Il a subsisté, parmi tous ceux qui ont dû quitter ces territoires de l'est, cette idée qu'un jour ces territoires devaient redevenir allemands".
"Pendant longtemps, il n'y avait quasiment pas d'extrême-droite en Allemagne", et ce fantasme de la Grande Allemagne est resté l'apanage de groupuscules situés à la périphérie de la CDU, le principal parti politique conservateur et démocrate-chrétien allemand.
Mais en ce début du XXIe siècle, l'extrême-droite ne se cache plus. "Depuis un ou deux ans, quand on entend certains discours, quand on regarde ce qu'il se passe aujourd'hui en Saxe-Anhalt après les élections, on assiste quand même à une radicalisation fulgurante", dont la carte de Luca-Maurice Strauf est le symptôme.
La publication de cette carte a fait, bien sûr, fortement réagir en France, mais aussi en Allemagne, note l'historien. "C'était dans tous les journaux, encore ce matin dans le Spiegel, et souvent pour dire que voilà, c’est ça, le vrai visage de l’AfD, c’est ça qu’ils veulent. Ils ne le disent pas encore clairement dans les médias, mais il y a toujours cette idée revancharde au sein de l'AfD".
Il aura d'ailleurs fallu attendre plusieurs jours après la publication controversée pour que Generation Deutschland annonce que Luca-Maurice Strauf quittait son poste au sein du comité directeur de l’organisation. Un départ officiellement motivé par des "raisons personnelles"... et malgré tout salué par le président de la structure qui a remercié le militant pour son travail au sein de Generation Deutschland.
Mais Luca-Maurice Strauf n’est pas un phénomène isolé. Il y a des précédents. En mai dernier par exemple, Charlie Hebdo avait repéré une publication similaire d’un autre militant de la jeunesse de l’AfD, Marco Eggebrecht. Sur X, il se mettait en scène, avec un air entendu, et accompagné de cette phrase: "Comment je te regarde quand j’entends : l’Alsace-Lorraine doit revenir en possession allemande."

À l'AfD, "Je crois qu'ils font de la provoc'. C'est un ballon d'essai, ils essayent de tester les limites. Ils veulent voir jusqu'où l'opinion publique est prête à gober ce qu'ils disent. Mais il y a ce qu'ils disent, et ce qu'ils suggèrent. Et ce qu'ils suggèrent, c'est clair. Ce sont des fascistes, ce sont des nazis" réagit l'eurodéputé luxembourgeois Charles Goerens, contacté par RTL Infos.
Cette figure du DP (parti démocratique) n'emploie pas le terme nazi à la légère. Il pointe par exemple Björn Höcke: "On peut l'appeler nazi, sans courir le moindre danger d'être traduit devant les tribunaux, parce que les tribunaux ont déjà tranché." L’une des figures les plus radicales de l'AfD a en effet été condamnée en 2024 pour avoir utilisé le slogan nazi "Tout pour l'Allemagne", interdit par la loi allemande.
Et "même les anciens dirigeants, qu'il s'agisse de Jörg Meuthen ou de Mme Frauke Petry, qui ont été à la tête de l'AfD, disent aussi très clairement que le 'inner circle' de l'AfD est dominé par les nazis qui ont la main dessus. C'est ça, la situation aujourd'hui" martèle-t-il.

L'AfD effraie jusque dans les rangs du Rassemblement National (RN) en France ! Aujourd'hui responsable des questions économiques au sein du RN, Jean-Philippe Tanguy avait déclaré en 2019 être sorti "terrorisé" d'une rencontre avec des membres de l'AfD. Et il a réitéré récemment suite à la victoire de l'AfD en Saxe-Anhalt : "Cela me choque parce qu'ils ont voté pour des gens qui relativisent le passé nazi de l'Allemagne, qui expliquent qu'on pouvait être SS sans être une mauvaise personne. C'est scandaleux" a déclaré le député.
Ce n'est pas pour rien, abonde Charles Goerens, "que le RN a pris ses distances par rapport à l'AfD, sachant que le RN veut suggérer l'image d'un parti modéré."
Il revient sur la victoire de l'AfD en Saxe-Anhalt : "C'est un tsunami. Un tsunami qu'on a vu arriver et qu'on a minimisé en disant 'jusqu'ici, tout va bien'. Je crois que collectivement, on n'est pas conscient du danger qui nous guette. Voyez un peu la désagrégation du parti CDU. Aujourd'hui, dans les sondages, ils sont à peine à 20 %, l'AfD à plus de 26 %..."
Est-ce que cet extrémisme prend également racine au Luxembourg ? "Le Luxembourg, jusqu'à maintenant, a toujours réussi à noyer dans le fric les problèmes qui se posaient. Si on avait, ne fût-ce que l'ombre des problèmes que la France connaît, je crois qu'on aurait la même situation, on aurait les mêmes clivages politiques."
L'extrême-droite commence à peser de plus en plus lourd au Parlement européen. Le groupe "Patriotes pour l'Europe"(PfE, présidé par Jordan Bardella) représente près de 12% des sièges. Le groupe 'l'Europe des nations souveraines' (ESN, fondé par l'AfD), compte lui un peu moins de 4% des sièges. "Ce qui se passe au Parlement européen, ça préfigure un peu ce qu'on risquera d'avoir à l'avenir. Comme le disait très bien Mitterrand en 1995 : le nationalisme, c'est la guerre. Et on y est ! Le nationalisme, l'impérialisme, ils ont fait leur choix. Et ils ont des instruments de propagande pour faire percer leur point de vue. Et nous, les partis modérés, les partis du centre, on n'a rien trouvé qui soit de nature à les mettre en échec" déplore l'eurodéputé, membre du groupe Renew Europe.

Résultat, "d'ici deux ans, nous risquons d'avoir un parti d'extrême-droite au pouvoir en Espagne, en France, en Allemagne, en Pologne... En Slovaquie, en Tchéquie, ils y sont déjà. En Belgique, il y a un parti extrémiste flamand, le Vlaams Belang, qui est extrêmement fort et implanté dans la population."
Certes, il y a l'exception hongroise "qui confirme la règle", nuance l'eurodéputé (Les dernières élections législatives ont mis un terme à 16 ans de pouvoir de Viktor Orbán et de son parti étiqueté à l'extrême-droite). "Mais tout nous indique qu'il y aura une forte minorité de blocage au Conseil européen. Donc qu'est-ce qu'il faut faire par les temps qui courent ? C'est un stress test pour nos institutions européennes."
Des institutions d'autant plus fragilisées que le contexte géopolitique s'obscurcit autour de l'U.E., avec l'invasion russe en Ukraine, un Donald Trump qui "veut nous vassaliser au plan économique et technologique, la Chine au plan commercial..."
"Ça ne veut pas dire qu'on n'a rien fait, on a fait des efforts dans le secteur de la défense par exemple. Mais une armée commune qui n'est pas inscrite dans une union politique bien solide, ça ne marchera pas" professe-t-il. Et "il y a une question quand même qui me hante. Qu'est-ce qui se passe le jour où l'Europe se désintègre de façon très prononcée ? Qu'est-ce qui se passe si on a une Allemagne réarmée jusqu'aux dents, avec des velléités sur les territoires comme on a eu un aperçu avec la carte de ce membre de l'AfD? Pour moi, l'union politique, c'est une analyse de la situation et une action qui doivent être communes. Mais au plan institutionnel, on n'a même pas une minorité assez sérieuse pour lancer le débat."
Il assume un certain pessimisme : "Moi, on me reproche souvent d'être trop pessimiste. Mais je réponds toujours, les juifs allemands qui étaient pessimistes, ils ont survécu à New York. Les optimistes ont péri dans les chambres à gaz. Parfois, le pessimisme peut être salutaire."
Or, "Je crains le pire. Tous les jours, on s'habitue à une dose de plus en plus forte. Et sur le moyen et le long terme, ce n'est pas bon pour la démocratie. Je ne dis pas que ça devrait prendre la tournure prise dans les années 1933-1945, mais ça commence comme dans les années fin 1920, début 1930."
"Dans la vie, il y a des péripéties, il y a des grands courants", conclut-il. "Moi, je vois un grand courant qui a l'ambition d'écraser tout le reste, c'est le mouvement AfD, fortement appuyé par J.D. Vance, par Trump, par Heritage Foundation. Ça, ce n'est pas une péripétie. C'est un grand mouvement qui est en train de se structurer. J'ai parlé à un expert allemand qui m'a dit, en Saxe-Anhalt, ils sont en train de conseiller l'AfD sur comment gouverner, et comment traduire dans la réalité ce qu'ils ont dans leur programme. Ils se considèrent être là pour durer. Je crois que ce mouvement ne s'arrêtera pas de sitôt".