
Les sourcils froncés par la concentration, Juliette Sébastien tient fermement son Rubik's Cube, ses doigts virevoltant à un rythme frénétique, avant qu'elle ne pose le casse-tête sur une table, après l'avoir résolu en seulement 25,03 secondes.
Bienvenue dans l'univers de la compétition de Rubik's Cube, ou "speedcubing" pour les initiés, où les participants s'affrontent dans des épreuves allant de la résolution de cubes avec des maniques en passant par le défi aux yeux bandés.
La championne de France, Juliette Sébastien, mesure ses talents à ceux de 1.200 concurrents venus de 53 pays lors des 11e championnats d'Europe de speedcubing à Arnhem, ville de l'est des Pays-Bas.
Cette étudiante de 25 ans s'entraîne au moins une heure par jour, mais elle est passée à l'approche de la compétition à trois ou quatre heures quotidiennes, malgré une fâcheuse piqûre de guêpe à la main.
"Je m'entraîne par séries de 100, 200, parfois 300 résolutions (...) Il y a toujours de nouvelles techniques à apprendre", explique-t-elle à l'AFP.
Si son temps dans l'épreuve du 4x4 (un Rubik's cube légèrement plus grand et plus difficile à résoudre que le classique 3x3) est honorable, les vitesses atteintes dans les disciplines les plus rapides sont ahurissantes.
Le speedcubeur chinois Ziyu Ye détient notamment le record du monde du 2x2 avec pas plus de 0,39 seconde.
Alors que le cliquetis des cubes résonne dans les cinq gymnases qui accueillent la compétition, les concurrents, vêtus de leurs maillots nationaux, déambulent dans les couloirs en résolvant nonchalamment des cubes les yeux fermés, parfois d'une seule main.
Il ne faut pourtant pas s'y tromper, il s'agit bien d'une affaire sérieuse, et la compétition est strictement réglementée et gérée avec une précision militaire.
Avant de monter sur scène, les concurrents remettent leurs cubes aux "mélangeurs", dont la mission est de les placer secrètement dans la même position, pour garantir que tous les candidats soient sur un pied d'égalité.
Deux joueurs sont ensuite assis côte à côte, sous l'œil vigilant d'un arbitre et sous la surveillance d'une caméra qui suit chacun de leurs mouvements, tandis qu'un chronomètre enregistre leur temps au centième de seconde près.
Le cube fraîchement mélangé arrive dissimulé dans une boîte. Lorsque celle-ci est retournée, les concurrents disposent de 15 secondes pour examiner le cube avant de poser les mains sur un capteur qui déclenchera le chronomètre. Enfin, la résolution peut commencer.
Contre toute attente, le secret pour résoudre un cube comme un professionnel est... le lubrifiant.

Chaque joueur applique en effet une quantité précise de lubrifiant sur son cube pour s'assurer qu'il tourne exactement à la vitesse voulue, explique Loes Wentink, qui tient un stand de lubrification durant le tournoi.
"Ça fait une grande différence en compétition", déclare cette étudiante en génie électrique de 21 ans.
Certains lubrifiants augmentent la friction, tandis que d'autres servent à éliminer cette sensation "sableuse" redoutée, lorsque le cube semble "rugueux" quand on le fait tourner entre ses mains, précise-t-elle.
Pour les speedcubeurs, le choix de la combinaison cube/lubrifiant est aussi personnel que la tension d'une raquette pour un joueur de tennis.
Les récentes avancées technologiques ont amélioré la pratique : de nombreux joueurs portent des caméras GoPro sur la tête afin de pouvoir revoir leurs résolutions et améliorer leur technique.
Les "Smartcubes", interdits en compétition, enregistrent quant à eux via un capteur Bluetooth chaque mouvement dans une application et suggèrent des améliorations.
La technologie n'est toutefois d'aucune aide dans l'épreuve aux yeux bandés, l'une des plus populaires parmi les 17 disciplines.

Les joueurs disposent d'une heure pour mémoriser autant de cubes que possible avant de les résoudre, les yeux bandés. Le record est de 63 cubes résolus.
La compétition a attiré des participants âgés de 8 à 71 ans, a indiqué à l'AFP Yinte Dik, comptable de 25 ans qui veille au bon déroulement du tournoi aux côtés de 250 bénévoles et officiels.
Au niveau européen, les Polonais sont l'équipe à battre, mais les États-Unis et la Chine sont les leaders mondiaux.
Bien que le speedcubing puisse être stressant, il s'agit d'une communauté soudée et d'une discipline accessible à tous, souligne Mme Dik.
"Tout le monde peut s'entraîner, pas besoin d'être surdoué ou quoi que ce soit, tout le monde peut y arriver".