
Pas sûr que les amateurs historiques de la case du premier samedi du mois sur la chaîne française Canal + y trouvent leur compte ce 7 février à minuit. Car ils ne verront pas d’ébats intimes longue durée mettant en scène des corps parfaits entrecoupés de scènes stéréotypées où un plombier déclare avec un léger accent marseillais : “Je crois qu’il va falloir changer le joint mademoiselle”. À la place, ils découvriront le nouveau film de la réalisatrice Anoushka, féministe engagée qui s’est emparée du genre pornographique pour exprimer ses idées et aborder des thèmes délaissés comme le handicap ou l’assistance sexuelle.
Dans Chronique d’un été, la réalisatrice messine - qui aime sa ville au point de la filmer dans chacune de ses productions - s’est lancé un nouveau défi, faire un film de genre dans le genre. C’est donc une comédie musicale pour adulte que les spectateurs découvriront samedi, où l’humour décalé - un personnage confond le sociologue Edgar Morin et l’animateur Christian Morin - le dispute à la chanson haute en couleur, du jazz à l’électro. Une sorte de La La Land qui serait devenu La La Langue si vous voulez… Des chansons originales co-écrites par la réalisatrice, elle-même musicienne. Alors oui, les scènes “explicites” sont au rendez-vous, mais Chronique d’un été est avant tout un objet cinématographique, certes difficile à identifier, dans lequel, comme une mise en abîme du combat d’Anoushka, une réalisatrice s’évertue à monter un film sur le bonheur et l’amour sous toutes leurs formes. Sur son chemin, la désopilante “Maison des hommes meilleurs” où les représentants de la gent masculine cherchent la rédemption, notamment en apprenant le tricot ! RTL Infos a rencontré la réalisatrice.

Quel sens ça a d’être réalisatrice de films pour adulte et féministe en 2026 ?
Le sens de ma démarche n’a pas foncièrement changé, c’est toujours un sens militant avec l’idée d’intervenir sur le collectif avec des valeurs, un regard sur les sexualités différentes et une approche totalement différente. Donc le sens est toujours intact en termes de militantisme, de valeurs féministes. Et je trouve qu’il est d’autant plus fort maintenant qu’il y a la naissance du métier de coordinatrice d’intimité dans le monde du cinéma, qui hérite clairement des valeurs qui se sont structurées dans le porno féministe, c’est-à-dire la prise en compte du consentement, de l’éthique, de l’agentivité des interprètes. Donc ce sont toutes ces valeurs qui ont grandi depuis les années 70, d’abord dans ce qu’on a appelé les Sex Wars, qui se sont structurées par la suite à Berlin puis en Europe, qui sont reprises aujourd’hui et institutionnalisées dans ce métier-là. Donc ça a d’autant plus de sens de continuer à changer les perceptions, les regards aussi, de montrer des désirs différents, d’intervenir sur le collectif avec d’autres fantasmes, avec un autre regard sur les sexualités et surtout celui d’une femme. Parce que c’est hyper important de s’emparer de ce médium qu’est le cinéma explicite et de le transformer de l’intérieur. Mais il y a toujours ce stigma du porno en règle générale, qui concerne aussi le porno féministe. Déjà dans les années 2000, quand on arrivait avec ces idées-là, on nous répondait qu’il n’y a pas de place pour ça, que ce soient les diffuseurs ou les producteurs. Qu’il n’y aura jamais de public pour ça, etc. Finalement, on a montré qu’il y avait un public mais qui reste encore un public de niche, en particulier en France.
C’est étonnant de voir une chaîne appartenant à une figure du conservatisme français - Vincent Bolloré - laisser s’exprimer quelqu’un comme vous. Vous sentez-vous en rupture avec la tradition du porno du samedi soir ou plutôt dans une forme de continuité positive ?
En rupture dans le sens où clairement mes films sont des OVNI pour cette case-là. ce n’est pas du tout ce à quoi le spectateur classique de Canal, que j’imagine de plus de 50 ans, blanc, cis-hétéro, s’attend à voir. Moi, je l’ai toujours dit et revendiqué : mes films ne sont pas des supports masturbatoires, c’est clair. Ce n’est pas en regardant mes films qu’on va avoir envie de se masturber. Ça va créer de l’émotion, de l’excitation forcément, mais le sexe en tant que tel, gratuit, ne m’intéresse pas. La performance ne m’intéresse pas. Donc forcément, sur 1 h 30, il y aura peut-être 20 minutes ou 25 minutes grand maximum de scènes d’intimité et donc non simulées, mais qui vont faire écho à des émotions, à des choses qui se sont créées entre les personnages auparavant. Malgré tout, la dimension de divertissement est présente, comme celle du militantisme. Je mêle les deux comme dans le cinéma non explicite et forcément, mes films ressemblent à des OVNI et celui-ci encore plus.
Toujours concernant cette case du samedi soir sur Canal, avez-vous carte blanche ?
Il y a des choses qui sont imposées dans la charte, c’est-à-dire qu’il faut cinq scènes explicites dans un film. Mais la durée n’est pas mentionnée. Du coup, je fais des scènes assez courtes pour me laisser plus de temps pour développer mon histoire. Encore une fois, c’est ça qui compte pour moi. Et l’intimité est un arc narratif, ça fait partie de l’ensemble. Après, donc, sur ces cinq scènes imposées, moi j’ai toujours eu une liberté sur les sujets que je voulais aborder, quand je parle de sexualité et de handicap par exemple, de PMA GPA pour les femmes. Mes films sont assez misandres (Rires. NDLR) mais Bolloré reste l’actionnaire principal du groupe, Canal + reste le premier financeur du cinéma en France et c’est le seul qui finance le porno en règle générale et le porno féministe. La dualité est surtout de leur côté, moi, je prends ça comme une opportunité.
Venons-en au film Chronique d’un été. Vous allez encore un peu plus loin en proposant un genre dans le genre, une comédie musicale. C’est une première ?
C’est possible qu’on en trouve dans la production américaine des années 70, mais en tout cas en France et dans le porno dit contemporain, c’est clairement une première de faire un film de genre dans le genre, en l’occurrence une comédie musicale. C’était un pari complètement dingo, très risqué. On l’a relevé et je trouve que le résultat est plutôt cool. J’en suis très fière.
Et en quoi ce choix servait votre propos ?
Mon film précédent en 2023 traitait des violences conjugales, de la relation toxique, donc c’était un film assez lourd. Ma patte artistique, c’est vraiment le drame. Mais ça faisait longtemps que j’avais envie de tenter la comédie, et plus précisément musicale puisque la musique fait partie de ma vie au quotidien, je suis aussi musicienne. Ce film était l’occasion de tenter un nouveau genre pour moi, donc de me renouveler dans quelque chose que je n’avais encore jamais fait. C’est aussi un film de réconciliation. Le postulat, c’est que la révolution féministe se fera pas sans les hommes, mais que les hommes doivent changer. C’est ce que Annie Ernaux disait à l’époque : on s’est battu pour nos droits, mais on a oublié qu’il nous restait encore à changer les hommes. Donc ce n’est pas du tout un film contre les hommes, c’est un film qui fédère un peu tout le monde, allons-y ensemble vers cette révolution féministe !
X et woke en même temps, c’est possible ?
J’en suis la preuve vivante. Je ne sais pas si les jeunes générations sont de plus en plus prudes, mais moi, ce qui m’inquiète, c’est la montée du masculinisme, notamment sur les réseaux sociaux. Donc c’est plus ça que je vois, à travers mon prisme de meuf féministe. Dans mes films, je tiens à ce que l’intimité raconte quelque chose, ça doit raconter quelque chose des personnages, de leur relation, etc. Si c’est un couple qui est ensemble depuis x années, je veux qu’on sente qu’il y a une complicité, une relation de confiance, qu’on aborde la notion de consentement quand je demande des choses pendant l’acte sexuel. C’est peut-être pour ça qu’on dit : Les films d’Anoushka ne sont pas bandants. Peut-être pour des gens qui attendent des choses plus trash, en effet, clairement, ce ne sont pas des films masturbatoires.