LuxFilmFestJournal d’un ciNEUphile (6)

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Le vent s’est calmé et Claude Neu se réjouit d’un lundi non pas au soleil, mais dans la bonne humeur des salles obscures.

Pourquoi prétendre avec un automatisme paresseux que le lundi est un jour pourri? Hier, hormis le fait que les rafales de vent s’étaient calmées, j’ai eu une de mes plus agréables soirées de festival jusqu’ici. Sans doute en partie parce que l’ambiance à l’Utopia était douillette, alors que 500 curieux étaient entassés au Kinepolis pour assister à la soirée des courts-métrages. On m’a demandé pourquoi tant d’intéressés se poussaient à cette soirée alors qu’en général tout le monde prétendait ne pas aimer les courts? Ce n’est pourtant pas trop difficile à deviner lorsqu’on imagine que tous les réalisateurs y présentant un bout de pellicule sont fiers d’amener papa, maman, et un troupeau de potes à la séance.

Au petit complexe du Limpertsberg, on était donc quelques happy few à assister au très british Ray & Liz, présenté par le directeur de la programmation du festival himself. Alexis Juncosa annonça un film particulier dont on devina que ça allait être un ovni. Et cela en fut un, mais dans le bon sens du terme. Car en effet, il est difficile de classer ce petit bijou aussi cynique que poétique, qui est une espèce de Affreux, sales et méchants de l’ère Thatcher.

PIRE QUE STRIP TEASE

La famille qui y sévit est atroce de stupidité et de je m’en foutisme. On y voit d’abord un Ray vieilli, qui vivote dans une chambre miteuse, et se fait apporter quotidiennement trois bouteilles d’un liquide indéfinissable. Qu’il avale goulûment, le breuvage ayant remplacé depuis longtemps la nourriture. Il est séparé depuis longtemps de sa Liz, qui vient de temps à autre lui rendre visite pour une bonne engueulade.

Suivent une série de flashbacks qui présentent le clan de Ray en grande forme. Ou plutôt en toute petite, car il n’y a rien à gagner chez eux qu’un peu de survie individuelle au beau milieu d’une bande d’abrutis. Ce qui donne naissance à des saynètes décapantes qui font presque passer les meilleurs épisodes de “Strip tease” pour du Disney rose bonbon. On se ment, on se vole les dernières pièces de monnaie, on en oublie le sort des enfants. Dont le benjamin préfère dormir à la belle étoile et se retrouve soudain en famille d’accueil.

Tout est dit d’ailleurs sur l’ambiance familiale lorsque même le fils aîné demande s’il n’y aurait pas aussi une famille adoptive qui voudrait bien de lui. L’humour est grinçant dans cette fable pas du tout optimiste, mais on ne cesse de ressentir aussi une certaine tendresse du cinéaste pour ses paumés qui sévissent au milieu de la crasse, du vomi, de la misère et de la pisse de chien, car il y rajoute le zeste de poésie nécessaire à ce que le spectateur ne les prenne pas en grippe. Réalisé par le photographe Richard Billingham, qui est en général plus connu pour ses installations dans les galeries d’art, Ray & Liz baigne peut-être dans un monde de misérables, mais même un cafard y sera filmé dans un flou artistiquement intéressant. Comme quoi, de la crasse, oui, mais avec un certain esthétisme, s’il vous plait.

À peine remis de cette exploration surprenante en terre thatchérienne, on plonge dans un univers à peine plus enviable. Dans la section «Documentaires», le film Selfie de l’italien Agostino Ferrente nous fait découvrir la banlieue de Naples, et plus particulièrement le village où un ado de 16 ans s’est fait buter par erreur et par un flic qui l’aurait pris pour un membre de la Camorra, “je me suis trompé, excusez-moi”.

C’est en allant voir le père de la victime que le cinéaste tombe sur deux autres jeunes, Alessandro et Pietro. Qui seront le nerf de son film car il leur plantera un portable dans la main et les invitera à se filmer comme des youtubers, en effet miroir et sans aucun contre-champ. Et ça fonctionne terriblement bien. L’hommage à l’ami assassiné devient presque un prétexte. On assiste plutôt au portrait de deux ados qui sont liés par une amitié complice extraordinaire et qui sont conscients du fait que sortir d’un sous-univers pareil est presque chose impossible.

D’ailleurs, dans ces coins plutôt cachés de la région de Naples, on ne décide pas faire partie de la Camorra ou pas, elle décide pour vous. Le paradis, pour ces deux condamnés au non-succès, ce n’est pas une fin hollywoodienne, c’est échapper au système mafieux et rester soudés dans leur amitié en vaquant à leurs occupations basiques de serveur et de coiffeur. Ils se chamaillent avec tendresse et beaucoup d’humour, se présentent avec mamie, des amis ou le père de la victime. Et ils finissent par exploser l’écran, tout boutonneux qu’est l’un et l’autre obèse.

Le réalisateur, présent dans la salle hier, a parlé longuement de cette rencontre exceptionnelle. Par exemple du frère de la victime assassiné, qui s’est suicidé peu après le tournage lorsqu’il apprit que le flic condamné pour meurtre avait été relâché presque de suite, alors que lui a passé quatre ans en prison pour un simple vol. Très communicatif, Ferrente a aussi relaté sa rencontre avec le fondateur de Netflix et ce qui a motivé celui-ci à créer la chaîne en ligne. Ce fut presqu’aussi intéressant que son documentaire. Cet après-midi il y a une seconde et dernière séance à 16h à la Cinémathèque. À ne rater sous aucun prétexte.

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