L’expression “ascenseur social” est d’usage chez les politiques. Elle implique l’idée qu’une société égalitaire doit permettre à un citoyen d’évoluer, d’échapper au déterminisme social, de devenir ce que certains appelleraient un transfuge de classe.
Dans le cas de São Gonçalves, l’entrée de l’ascenseur était très loin et le nombre d’étages à gravir très important. Ce qui n’a pas empêché cette Portugaise née dans le district d’Aveiro de mener un carrière ascensionnelle, à son rythme certes, mais au cours de laquelle l’enfant de la campagne s’est enrichie chaque jour. Tout a commencé dans le village de Frossos il y a quelque cinq décennies… “J'ai quitté l'école à dix ans. Je suis allée aider mes parents dans le travail des champs. Ils avaient des animaux. Et donc jusqu'à 18 ans, j'ai travaillé la terre.”

L’exploitation agricole lasse la jeune fille de 19 ans qui rêve d’autre chose : “La plus grande décision de ma vie, la plus importante et la plus dangereuse aussi, c'était de quitter, à 19 ans toute seule, le petit village et de partir à Lisbonne comme ça, sur un coup de tête.”
Les années passées dans la capitale portugaise ne sont pas simples pour São qui mène de front des boulots alimentaires – ménage et garde d’enfants dans une famille, assistante de vie de personne âgée – et des cours du soir pour adulte. Après une déception amoureuse, la jeune femme prend une nouvelle décision radicale : direction le Luxembourg, où vit déjà sa sœur, avec l’intention de poursuivre ses études. Mais la réalité s’avère plus compliquée : “Je suis allée travailler dans des cafés, dans des restaurants pendant deux à trois ans. C'était une phase très difficile. J'ai eu beaucoup de mal à m'adapter au pays.”
Finalement, São trouve un emploi stable dans une blanchisserie. Mais le nettoyage à sec n’assèche pas son envie de s’épanouir et celle qui va se construire au Luxembourg, notamment en mettant au monde deux enfants, va également s’essayer à l’écriture. En 2010 sort son premier recueil de poésie, édité au Portugal.
À l’âge de 46 ans, São s’inscrit à l’Université ouverte de Lisbonne, en licence en humanité et littérature portugaise. Elle obtiendra un premier diplôme en 2019, avant de passer un master en sociologie et relations interculturelles, en poche en 2025. Après 19 ans passés dans la blanchisserie, São devient en 2024 documentaliste au Centre de Documentation Sur les Migrations à Dudelange.
Son parcours est pour le moins inspirant : “La vie m'a amenée ici et donc je n'ai jamais baissé le bras. Ce qui importe, c'est qu’on ait un salaire pour payer nos factures. Soit on fait le ménage, soit on travaille dans une blanchisserie… Peu importe ! Tous les métiers sont dignes.”
On se demande comment elle en a eu le temps, mais récemment, São Gonçalves s’est attelée à la coordination d’un ouvrage un peu spécial. Inspiré d’un livre au concept similaire en Allemagne, 60 anos portugueses no Luxemburgo compile des portraits de Portugais du Luxembourg, tous types de profils, évoluant dans des secteurs allant de la banque à la construction en passant par les institutions européennes. L’idée était de montrer sa communauté dans toute sa diversité.
Encore une ligne à mettre à l’actif de cette insatiable croqueuse de vie : “Cette femme que j'ai été quand j'avais 18 ans, 20 ans, 26 ans, j'ai gardé son esprit de curiosité, cette volonté de connaître plus, de savoir plus, d'évoluer plus.”

Aujourd’hui, São est épanouie au Luxembourg et ne regrette sans doute pas les risques pris au cours de sa vie mouvementée : “Je suis très fière de mon histoire. Je suis très fière de tout ce que j'ai fait jusqu'à maintenant. Et je crois que c'est une belle histoire de vie.”