Venus d’ailleurs"On peut considérer le Luxembourg comme le meilleur port d'attache européen"

Jérôme Didelot
Sociologue, anthropologue, ethnologue, philosophe… Abdu Gnaba scrute et analyse les comportements humains en permanence. Il a trouvé le terrain d’exploration idéal au Luxembourg.

Son regard perçant vous met d’emblée en confiance, son sourire rassure, son éloquence séduit… L’ethnologue Abdu Gnaba a tout du showman. Il a d’ailleurs poussé la chansonnette à maintes reprises. Rien d’étonnant à le voir régulièrement briller sur les ondes françaises, sur France Inter par exemple, ou lors de conférences aux quatre coins de l’Europe.

Né en France, c’est pourtant au Grand-Duché que cet intellectuel a élu domicile après plusieurs expériences professionnelles et un parcours universitaire remarquable entre la France et l’Allemagne.

Je suis un fils des colonies, je me présente volontiers comme ça, puisque la famille de mon père est indienne, mais de Pondichéry, donc comptoir français, et ma mère est née en Algérie, en Kabylie, donc une région particulière, qui était française. Et ils se sont rencontrés en Tunisie, ces deux-là. Donc voilà déjà deux immigrés de pays francophones, qui pour s’aimer, pour des raisons familiales – c’était difficile de pouvoir se marier en Tunisie –, sont venus en France et ils ont eu mon mon frère, ma sœur et moi.”

© Archives personnelles Abdu Gnaba

“C’était une France politique qui me plaisait peu”

C’est à Nice qu’Abdu entame ses études de philosophie. Après un passage dans un institut de sondages, il choisit de reprendre le chemin de la fac pour passer une double thèse, en anthropologie et sociologie comparative, influencé sans le savoir par son histoire familiale.

À la suite de ce parcours de migrations, je suis devenu ethnologue en pensant que c’était un hasard. Il ne m’a pas fallu longtemps en psychanalyse pour comprendre que finalement, il fallait peut-être dérouler le fil et comprendre d’où je venais. Mais ça m’a permis de comprendre que la différence est source d’innovation et que s’adapter, se métisser était quand même une grande chance. Et j’en jouis avec grand plaisir.

Professeur à la prestigieuse école de business de l’ESSEC en France, Abdu Gnaba est également directeur de collection chez l’éditeur L’Harmattan.

© L’Harmattan

Le Luxembourg va arriver dans la vie de l’ethnologue alors qu’il avait l’impression que la France était devenue “pleine de préjugés [...] un pays de réseaux”. Nous sommes au début des années 2010 et un certain Nicolas Sarkozy est à la mi-temps d’un mandat clivant de Président de la République : “Et c’était une France politique qui me plaisait peu, où il fallait définir un étrange étranger, un ennemi pour savoir qui l’on est. Et là, c’est le principe de mon travail – je travaille sur les identités culturelles –, ça veut dire quoi ? Eh bien l’identité culturelle, c’est ce qui va vous apprendre que si vous ne savez pas vraiment qui vous êtes, le plus simple c’est de vous trouver un ennemi.

“Ce qui me plaît le plus dans ce pays, c’est cette espèce de discrétion”

Sur un plan professionnel, Abdu trouve au Luxembourg matière à réfléchir sur l’évolution de la place financière, sur l’évolution de l’industrie, sur l’intégration d’étrangers qui font fonctionner pour une grande partie le pays : “Donc voilà que pour un sociologue, pour un ethnologue, pour quelqu’un qui travaille la science humaine et les relations, c’était l’Eldorado, c’était le pays rêvé.”

Lorsque RTL Infos a rencontré l’anthropologue, ce dernier était en train de préparer un livre sur l’une des plus grandes réussites à la fois familiales et entrepreneuriales du Grand-Duché, en l’occurrence la saga de la famille Eischen, aux commandes de la Provençale, grossiste en alimentation : “L’une des grandes études que j’ai pu mener au Luxembourg, c’est cette étude sur les entrepreneurs familiaux. Avec ce qui me plaît le plus dans ce pays, cette espèce de discrétion qui fait qu’on est toujours surpris par l’ampleur de l’entreprise développée et surtout l’humilité avec laquelle c’est fait.

© RTL

Abdu Gnaba affirme qu’il existe plusieurs raisons qui le font rester au Luxembourg : “Déjà, ça me permet de perdre mon agitation. Quand vous êtes hyper stimulé par des interviews, des observations, des conférences, vous aimez revenir ici justement pour laisser décanter et puis pour écrire. Ici, les stimulations sont présentes, mais encore faut-il les chercher. Ici, vous pouvez parler à un ministre et une nuit après, lui parler encore, mais au café. C’est toujours la même personne, mais avec une simplicité, une discrétion qui fait que, je le redis avec mes mots, on s’apaise.

En conclusion, l’ethnologue s’avère l’un des meilleurs ambassadeurs d’un pays dans lequel il n’est pas né : “Le Luxembourg, on peut le considérer comme le meilleur port d’attache européen. En tout cas, c’est ce qui préside pour moi, parce qu’il est au centre, au centre d’une Europe qui palpite, une Europe qui sait dialoguer.

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