
Le monde entier est à l'arrêt. Du moins, notre monde: celui des humains. Car la nature, et en particulier les oiseauxmigrateurs, se "foutent bien du coronavirus", sourit Jim Schmitz.
Si vous ne connaissez pas encore ce Luxembourgeois haut en couleurs, nous vous invitons à aller faire un tour du côté de la Schlammwiss (mais en respectant les règles liées à la crise sanitaire, évidemment!). Vous découvrirez dans cette "prairie boueuse" (Schlammwiss en luxembourgeois) la plus vaste étendue de roseaux et la plus importante station d'observation d'oiseaux sauvages du pays, dont Jim est responsable.
En ce moment, des milliards d'oiseaux sont en train de remonter d'Afrique pour rejoindre nos régions. Et certains ne manqueront pas de faire une halte à la Schlammwiss, nous explique Jim: "Des oiseaux parcourent entre 200 et 300 km par nuit, vous imaginez? Donc ils doivent manger pour reprendredesforces. Là, par exemple, on a trouvé dans nos filets une MarouettePonctuée. Quand elle est arrivée, elle était exténuée, elle pesait 60 grammes, au lieu de ses 90 gr habituels. Après une semaine passée ici, elle a repris 20 gr, en mangeant dans nos sols marécageux des vers, des mollusques, etc."

La Schlammwiss est en effet un paradis pour les volatiles. Située à Schuttrange, près de l'aéroport du Findel, cette zone humide recouvre la majeure partie de la vallée de la Syre. Et la zone est vraiment "humide": par endroit, on pourrait enfoncer un bâton de 3 mètres dans le sol! D'ailleurs, ce n'est pas pour rien qu'ici, les fondations du pont de l'autoroute A1 sont profondes de près de 20 mètres.
Une grande diversité de plantes et d'insectes y prospèrent, offrant aux oiseaux le gîte et le couvert... Et un observatoire de choix pour Jim Schmitz et son armada de bénévoles. Une cinquantaine de personnes viennent toute l'année lui prêter main forte. Au menu: recensement des oiseaux pris dans les filets de la station, baguage de l'oiseau pour permettre son identification partout dans le monde, avant de les relâcher... Ces captures temporaires sont très précieuses car elles permettent de suivre la migration et la population des oiseaux.
Des centaines de volatiles peuvent être capturés chaque jour: "Nous baguons chaque année entre 18.000 et 30.000 oiseaux. Depuis 50 ans, on a bien dépassé le demi-million d'oiseaux bagués, et on a recensé 13 nouvelles espèces qui n’avaient jamais été vues au Luxembourg, comme un oiseau qui niche normalement au Kazakhstan" rapporte-t-il.
C'est ça qui est formidable à la Schlammwiss: le spectacle est chaque jour au rendez-vous. La star du moment, sourit Jim, c’est la Rousserolle Effarvatte, un grand migrateur qui a passé l'hiver sur le continent africain au sud du Sahara. "C'est un oiseau qui fait "cric crac, cric crac" quand il chante. Et on l’entend fort!"

Chaque nom d'oiseau évoque une histoire: "Le Rouge-Gorge qu’on a en hiver ici au Luxembourg vient de Scandinavie et du nord de l'Europe, tandis que ceux originaires de nos régions s'en vont hiberner en France, à Bordeaux notamment".
"Hier on a capturé une Phragmite (NDLR: une espèce qui appartient à la famille des passereaux) avec une bague hollandaise. Ça permet de constituer un dossier sur cet oiseau, de savoir quand il a été bagué, et quand il passe par le Luxembourg avant de remonter sur la Hollande" ajoute Jim.
Et puis il y a certaines espèces qui rappellent de mauvais souvenirs, comme les cigognes noires, qui avaient pratiquement disparu du pays "car on les accusaient de trop pêcher dans les rivières. Du coup elles se faisaient tirer dessus systématiquement." Bonne nouvelle, les mentalités ont changé, et les cigognes sont de retour. Et chose incroyable, elles sont toujours à l'heure: "Cette année encore, elles sont revenues à la même date, vers le 8 ou 9 mars. Et la femelle était déjà sur la couvée le 18 mars”.

Mais d'autres espèces d'oiseaux se font de plus en plus rares. Et chaque année, se désole Jim, certaines manquent définitivement à l'appel: "Depuis cinquante ans, on voit combien on a détérioré à triple vitesse le climat et la nature" rappelle Jim. Exemple récent: "Les petits oiseauxdeprairies, c’est compliqué pour eux, on fauche les prairies de plus en plus tôt. Cette année, c’est du jamais-vu, les premières fauches ont eu lieu le 16 avril, alors que - de mémoire - ça arrivait plutôt à la fin du mois. Pour les oiseaux qui nichent au sol, c’est dramatique, car ils n’ont plus de couverture pour mettre leurs nids."
Bien sûr, des mesures environnementales sont prises au Luxembourg, par exemple à la Schlammwiss qui a été décrétée "zone protégée d'intérêt naturel". "On fait beaucoup d'efforts pour une meilleure gestion de la nature, pour la plantation d’arbres, etc. C'est très bien, mais de l’autre côté, on n’arrête pas de construire de nouvelles habitations, de polluer, de décimer les insectes.... On pourrait quand même, en tant qu'humain, réfléchir plus sur l’impact de notre pollution!"
Les oiseaux peuvent-ils transmettre le Covid-19? “On ne sait pas, pour l’instant on n'a pas eu d’alerte à ce sujet. De toute façon, on a toujours eu des maladies sur des oiseaux, en ce moment on s’inquiète sur les mésanges bleues qui ont un soucis qui toucheraient leurs poumons…”
Il doute que cette pause temporaire des activités humaines soit si bénéfique: "La nature se fout royalement du Covid-19, les oiseaux reviennent et font leur nid, c'est tout!" rit-il. "Oui,on a l’impression de mieux entendre les oiseaux… Mais c'est parce qu'on est confiné à la maison et qu'on sort davantage dans le jardin ou sur la terrasse, alors qu’habituellement on fout vite le camp pour aller bosser, sans prendre le temps d'écouter la nature. Si on veut entendre les oiseaux, il suffit de se lever à 5h du matin et de tendre l’oreille dehors". À bon entendeur...
En ce moment d'ailleurs, les chanceux qui peuvent se rendre à la Schlammwiss pourront entendre une mélodie inhabituellement douce, composée du chant des oiseaux et de la danse des roseaux. Qu'ils en profitent avant qu'une toute autre partition, orchestrée par l'autoroute, le chemin de fer et le Findel, ne fasse à nouveau entendre son vacarme quotidien.
Se rendre à la Schlammwiss: Les visites guidées de la réserve naturelle sont actuellement interdites en raison de la crise sanitaire, mais il est cependant permis de circuler dans la réserve, en respectant les règles d'hygiène prévues par le gouvernement. Informations utiles et possibilité de don sur la page web de la Schlammwiss.
Et en bonus, une petite vidéo dédiée aux amis des oiseaux: