Religion, politique, complotismeCes extrémistes qui veulent "embobiner" le Luxembourg

Romain Van Dyck
Plus discrète que dans d'autres pays, la radicalisation fait aussi des ravages au Luxembourg. Karin Weyer, de la plateforme d'aide Respect.lu, revient sur ces multiples extrémismes qui rêvent de casser le lien social.
© RTL Grafic

La psychologue et psychothérapeute Karin Weyer est chargée de direction à Respect.lu. Cette plateforme créée en 2017 propose un accompagnement aux personnes confrontées à l’extrémisme et à la radicalisation violente au Luxembourg. L'année 2020 a d'ailleurs été particulièrement "turbulente", nous explique Karin Weyer, avec 34 interventions pour des cas de radicalisation et l'impact de la crise sanitaire...

RTL5Minutes: Qui dit radicalisation dit forcément religion?
Karin Weyer: Non, la radicalisation concerne toute idéologie extrémiste prônant la violence, qu’elle soit religieuse, politique, ou thématique.

Commençons par l’extrémisme religieux, alors. De quelles radicalisations parle-t-on ?
Pour nous, en Europe, il s’agit principalement de l’islamisme radical. Mais dans le monde, il y a beaucoup d’autres religions concernées, comme l’indouisme radical, ou le radicalisme chrétien, judaïque… À chaque fois, ce n'est pas l’essence même des religions qui pose problème, mais l’utilisation de ces religions à des fins politiques ou extrémistes.

Les différentes formes de radicalisation sur lesquelles Respect.lu est intervenue en 2020.
Les différentes formes de radicalisation sur lesquelles Respect.lu est intervenue en 2020.
© respect.lu

Vous parlez des religions, mais quid des sectes au Luxembourg ?
C’est toujours la difficulté de la définition de la secte. Le christianisme, par exemple, était considéré comme une secte lors de sa création. C’est pourquoi je préfère plutôt faire une distinction entre des mouvements religieux qui prônent la spiritualité et le développement personnel, et les dérives religieuses qui font appel à la violence envers la société, menacent les "mécréants", etc. Pour le moment, au Luxembourg, les dérives sectaires ne sont pas dirigées vers la société, les sectes ne commettent par d'attentat par exemple. Par contre, il y a des sectes qui sont violentes envers leurs membres. On a notamment vu des dérives envers des enfants.

Les théories complotistes étaient déjà largement répandues avant la crise

Et qu'en est-il de la radicalisation politique?
Au Luxembourg, l'extrémisme politique est surtout international, dans le sens où l'idéologie dépasse le cadre politique luxembourgeois. Par exemple, lorsqu'une personne dit que les migrants peuvent bien mourir en traversant la Méditerranée... Il s'agit généralement d'un extrémisme de droite, l'extrémisme de gauche reste minoritaire.

Qu'entendez-vous, enfin, par radicalisation thématique?
Ce sont des radicalisations pour des causes en particulier, par exemple le droit des animaux, l'environnement... Là encore, il s'agit de causes qui à la base sont légitimes, mais qui deviennent dangereuses lorsqu'elles dérivent vers des actions violentes.

La crise du coronavirus a-t-elle fait émerger une nouvelle radicalisation?
Les théories complotistes étaient déjà largement répandues avant la crise. Je dirais plutôt que la crise les a rendu plus visibles. Bien avant la crise, on estimait déjà qu'un tiers de la population mondiale a déjà eu des idées complotistes.

Pourquoi la radicalisation se manifeste-t-elle si peu au Luxembourg?
On n’est jamais à l'abri qu'une personne ou qu'un groupuscule passe à l’acte. Mais il est vrai qu'au Luxembourg, l’extrémisme s’exprime surtout sur le terrain des idées, par la justification d’actes violents, l’incitation à la haine. Notamment sur les réseaux sociaux, qui sont un outil encore relativement nouveau, donc les fautifs ont souvent un coup d'avance car les lois sont en retard.

N'y-a-t-il pas aussi un facteur culturel propre au Luxembourg?
C'est vrai. La société luxembourgeoise est plus consensuelle, moins enclin aux manifestations de violence.

S'il y a un danger immédiat pour la personne (radicalisée) ou la société, on a aussi le devoir de le signaler aux autorités

La prospérité limite-elle les risques?
Attention, il y a aussi de la pauvreté et de la misère sociale au Luxembourg. Mais contrairement à d'autres pays, on a toujours de la mixité sociale, même dans les quartiers difficiles, contrairement à certains quartiers à l'étranger. D'ailleurs, l'idée que ce sont toujours des pauvres qui tombent dans la radicalisation est une idée-reçue. Par exemple, les attentats du World Trade Center ont été réalisés par des gens d'une classe sociale assez élevée. Mais bien sûr, les recruteurs s’adressent plutôt à des milieux sociaux difficiles, à des personnes qui ont des antécédents criminels et des problèmes psychologiques.

© RTL Grafik

Avez-vous déjà eu affaire à l'un de ces recruteurs?
Non. La plupart se trouvent dans d’autres pays, même si on peut trouver chez nous des intermédiaires.

Si vous êtes confrontée à un radicalisé menaçant, pouvez-vous le signaler aux autorités?
Comme pour toutes les personnes travaillant dans le milieu social ou médical, notre code déontologique implique un devoir de confidentialité. Mais s’il y a un danger immédiat pour la personne ou la société, on a aussi le devoir de le signaler.

L’avez-vous déjà fait?
Oui. Mais souvent, on le fait avec la personne qui nous a signalé le radicalisé. Par exemple, lorsque des parents nous ont signalé la radicalisation de leur enfant, et qu'ils nous ont dit qu'ils préféraient que leur enfant aille en prison plutôt qu’il ne passe à l’acte, car ils ne voulaient pas vivre avec la mort d'innocents sur la conscience. C'est évidement une décision très difficile à prendre. Mais tout le monde peut comprendre qu’informer la police peut être une façon de protéger la personne et son entourage.

Et lorsque l'entourage préfère se taire?
Cela arrive, malheureusement. On a eu plusieurs cas où le problème était connu depuis longtemps. Au lieu d'intervenir dès les premiers signes de radicalisation, l'entourage a traîné. On a vu des situations où tout le monde savait, les camarades d'école, les enseignants, les parents, et personne n'a rien fait.

Les recruteurs et les manipulateurs veulent avant tout détruire le lien social, isoler les personnes pour mieux les embobiner

En 2020, Respect.lu est intervenue 11 fois pour des jeunes âgés de 12 à 18 ans... 
Oui, on trouve des cas pratiquement à tout âge, même si l’adolescence est une catégorie d’âge à risque, car c’est une période souvent de crise. Mais cela peut commencer plus tôt. En 2019, on a été confrontés à plusieurs cas de discours radicaux de jeunes enfants. Des membres de la famille se radicalisaient, et l’enfant rapportait ce discours à l’école, avec par exemple un discours politique sur la suprématie de la race blanche. On est intervenu pour proposer une aide à la famille.

Pourquoi insistez-vous sur l'importance du lien social?
Parce que les recruteurs et les manipulateurs veulent avant tout détruire ce lien. Ce sont souvent les personnes de l'entourage qui nous contactent, des parents, des enseignants, des voisins, des collègues de travail... Cela nous aide à avoir une vue globale de la personne, ce qui est plus difficile lorsqu'il s'agit d'un radicalisé isolé. C'est pourquoi il faut aussi suivre l’entourage, car si une personne est en train de se radicaliser, et donc qu’on risque, en tant que société, de la perdre, la chose la plus importante est de l’aider à garder le lien. Car de l’autre côté, les recruteurs veulent casser ces liens, isoler les personnes pour mieux les embobiner et les manipuler, avec des discours du genre "Si tu viens chez nous, tu ne seras plus seul, tu auras de l’importance, tu seras reconnu, on va donner un sens à ta vie".

Il faut donc toujours garder l'espoir d'une déradicalisation?
Oui, il y a toujours la possibilité de faire demi-tour et de réintégrer la société. Si on est encore au début de la radicalisation, c’est encore facile. Mais si toute la vie a tourné autour de l’idéologie radicale, c’est un long travail pour reconstruire un réseau social, renouer les liens avec ses proches, et se reconstruire une nouvelle vie.

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