En LorraineLe Luxembourg lorgne aussi sur le méga-gisement d'hydrogène

Romain Van Dyck
La découverte d'un gisement d'hydrogène en Moselle - possiblement le plus grand au monde - suscite un intérêt grandissant. Y compris chez le voisin luxembourgeois.
C’est à Pontpierre, village de 800 habitants situé à 40 km de Metz, qu’a été érigée une plateforme de forage pour creuser à 3.655 mètres de profondeur. Et y trouver de l’hydrogène en quantité astronomique !
© JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN/AFP

Ce qui a été découvert dans le sous-sol mosellan, ce n’est pas un banal gisement de pétrole ou de gaz. A en croire les experts, il s’agit d’un gisement d’hydrogène qui pourrait représenter un basculement dans la stratégie énergétique de la France. Voire du monde - rien que ça !

Imaginez une énergie décarbonée, plus verte qu’un champ d’éoliennes ou de panneaux solaires, issue de “la plus grosse réserve d’hydrogène naturel au monde”, et possiblement renouvelable ! Mais il reste encore du chemin à parcourir avant que le rêve ne devienne réalité...

À qui appartient ce gisement ?

La réponse est dans la question : un pays qui met à jour un gisement en est le propriétaire. Il faut savoir que le gisement en question se trouve principalement sur le territoire français. Mais il y a une continuité avec l’Allemagne, puisque c’est un gisement qui est lié à la présence de charbon qui était exploité aussi bien côté français qu’allemand” explique à RTL Infos Yann Fouant, responsable des relations publiques de la Française de l’Énergie.

Récemment, l’AFP (Agence France Presse) a publié un article où elle affirmait que le gisement lorrain “s’étend aussi sur une partie des territoires belge, luxembourgeois et allemand”. Ce qui est erroné, réagit Yann Fouant, du moins pour les territoires belge et luxembourgeois, car sur ces derniers “on est sur un autre bassin carbonifère, cela n’a rien à voir” corrige l’expert.

Le Luxembourg a les yeux braqués sur ce gisement, mais reste prudent

Contactées par RTL Infos, les autorités luxembourgeoises ont confirmé que “le ministère de l’Économie et le Service géologique de l’Etat suivent les activités de recherche en cours en Lorraine depuis 2023 et sont en contact direct avec les chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France”. “La profondeur du forage scientifique est intéressante pour les autorités luxembourgeoises et des échanges sont entretenus” précise le ministère.

En revanche, le Service géologique de l’État est également catégorique : comme le bassin de charbon à l’origine du gisement lorrain “ne se prolonge pas en direction du Luxembourg”, “il n’existe, à ce stade, aucun élément permettant de considérer que ce gisement présumé d’hydrogène géogène s’étendrait sous le territoire luxembourgeois.

Le ministère de l’économie affirme même que “les hypothèses quant aux « réserves » potentielles d’hydrogène géogène (naturel ou « blanc ») en Lorraine sont loin de faire l’unanimité dans la communauté scientifique et certains experts ont formulé des doutes que les autorités luxembourgeoises considèrent également.

Bref, le Luxembourg préfère attendre que le gisement lorrain fasse ses preuves : “Il convient, dans un premier temps, de différer toute démarche jusqu’à ce qu’il soit établi que l’exploitation est rentable”.

Cette découverte va-t-elle révolutionner la géopolitique de l’énergie?

Depuis des décennies, les pays producteurs de pétrole et de gaz sont à l’origine d’une guerre sans merci pour exploiter ces énergies fossiles (donc limitées). Et le conflit avec l’Iran vient de prouver que “les choses ne vont pas en s’améliorant, il y a une grande instabilité géopolitique au niveau de l’énergie” déplore Yann Fouant. “C‘est aussi pourquoi on tire une sonnette d’alarme depuis longtemps : il faut valoriser les énergies en circuit court. L’énergie la moins impactante et la plus économique, c’est celle qu’on transporte le moins. Et il se trouve que là, on a un gisement inespéré sous nos pieds.

Et il est d’autant plus inespéré qu’il ne s’agit pas d’une simple “poche” de gaz : l’hydrogène est dissous dans un aquifère profond, en clair dans l’eau que l’on trouve sous les veines de charbon, et une réaction chimique s’y produit en permanence pour “fabriquer” de l’hydrogène. C’est pourquoi les chercheurs parlent davantage de “ressource” plutôt que de “réserve” : ce gisement serait potentiellement renouvelable ! “On n’a pas foré dans un réservoir à hydrogène gazeux lambda. La meilleure image qu’on peut donner, c’est qu’on a foré dans une véritable usine de production d’hydrogène, qu’on a baptisé “the kitchen”. Et ça, ça fait toute la différence étant donné que l’aquifère en question, il a des dimensions gigantesques, pharaoniques”, estimées à 42 millions de tonnes.

Les concentrations d'hydrogène blanc augmentent avec la profondeur, passant de 20% à 1.200 mètres à 76% à 4.000 mètres de profondeur.
Les concentrations d’hydrogène blanc augmentent avec la profondeur, passant de 20% à 1.200 mètres à 76% à 4.000 mètres de profondeur.
© Française de l’Énergie

Bref, contrairement aux usines conventionnelles de production d’hydrogène, très énergivores, et qui nécessitent de lourdes installations pour produire, stocker, transporter l’hydrogène, celui produit dans le sous-sol lorrain a le potentiel de rebattre les cartes de la géopolitique de l’énergie. Sachant que les chercheurs n’excluent pas que des gisements similaires existent dans d’autres pays ! “C’est comme si on rajoutait une nouvelle option énergétique à portée de pays qui, aujourd’hui, ne connaissent pas d’exploitation d’énergie fossile” résume Yann Fouant.

Autre avantage de cet hydrogène lorrain, c’est qu’il ne serait pas soumis aux mêmes règles que le gaz naturel ou le pétrole, dont les cours sur les marchés mondiaux jouent aux montagnes russes depuis des années. "Aujourd’hui, il n’y a pas de cours mondial de l’hydrogène. Il n’y a pas un tarif réglementé. Ça veut dire que chaque producteur ou chaque pays, en fonction de ses besoins, pourra avoir un cours différent. Donc l’hydrogène naturel qui sera produit à tel prix en Lorraine n’aura peut être pas forcément le même prix que celui produit aux Etats-Unis.”

Industries, avions, voitures, chaudières... quels débouchés espérés pour ce gisement ?

Une autre question se pose en effet : que peut-on faire de cet hydrogène? Cette source d’énergie est-elle destinée aux industriels ? À des infrastructures étatiques? À de simples citoyens qui pourraient consommer une énergie locale et décarbonée? Un peu tout ça, résume l’expert. “On voit plusieurs familles de débouchés par rapport à cet hydrogène. L’option numéro 1, c’est l’industrie lourde, aciérie, cimenterie, verrerie, chimie lourde, qui aujourd’hui consomment des quantités astronomiques de gaz naturel, donc carboné, et qui doivent impérativement verdir leur activité tout en la maintenant à l’endroit où elle se trouve. Cet hydrogène naturel, étant en quantité importante, risque forcément d’offrir des débouchés vers ces grosses industries existantes mais aussi inciter d’autres à venir s’implanter sur le territoire.”

L’option numéro 2, “c’est de pousser l’hydrogène dans des pipelines, notamment le pipeline MosaHYc "(Moselle-Saar-Hydrogène-Conversion). Ce pipeline vise à traverser la Grande Région (Wallonie en Belgique, Luxembourg, Lorraine et Länder de Sarre et de Rhénanie-Palatinat en Allemagne). Le gisement d’hydrogène lorrain pourrait donc potentiellement s’y connecter et l’alimenter.

L’option numéro 3, c’est l’aspect mobilité douce, donc par exemple “les bus à hydrogène, mais aussi l’aviation, le maritime, les carburants de synthèse, le e-fuel, toutes des filières qui attendent un hydrogène à prix correct, ce qui n’est pas le cas avec l’hydrogène vert (1)”.

Un prototype d’Airbus à hydrogène.
© AFP

Et enfin l’option numéro 4, c’est de regarder jusqu’au niveau du citoyen: des moteurs de voitures qui fonctionnent à l’hydrogène et qui produisent de l’électricité complètement décarbonée, des chaudières à l’hydrogène qui pourraient alimenter des réseaux de chaleur urbains... un petit peu comme on fait dans les Hauts-de-France avec le gaz de mine.”

“La France a une avance technologique au niveau mondial”

Reste une dernière question : la France est-elle prête techniquement à exploiter cet hydrogène? “Oui, et on a une avance technologique, non seulement au niveau européen, mais au niveau mondial” déclare l’expert, rappelant que cette découverte a été faite “par le plus grand des hasards. Avec une technologie développée en partenariat avec le CNRS, l’université de Lorraine et nos amis de Géoressources : une sonde qui sépare le gaz de l’eau. Imaginez une bouteille de champagne : on laisse la bouteille et le liquide, on ne prend que le gaz. C’est cette technologie qui est en train d’être développée pour passer de la phase sonde à la phase outil d’exploitation industrielle. L’avance technologique est complète, sans parler de toutes les acquisitions et tout le savoir-faire, toutes les infos géologiques qu’on a pu obtenir dans le cadre de ce premier forage à 3.655 mètres.

En espérant que le mille-feuille administratif français fera mentir sa réputation, et ne ralentira pas outre mesure ce genre de projet d’avenir !

(1) : L’hydrogène vert est principalement par électrolyse de l’eau à partir d’électricité renouvelable. Il se différencie de L’hydrogène naturel dissous, aussi appelé hydrogène blanc ou natif, présent naturellement dans le gisement du bassin lorrain.

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