"La polémique continuera"L'Eurovision, "en réalité, c'est une arène politique"

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Boycott inédit lié à la participation d'Israël, polémiques, votes de blocs: l'Eurovision, dont la 70e édition se tiendra en mai à Vienne, est un "phénomène politique, médiatique et géopolitique", décryptent les auteurs d'un livre sur le plus grand concours musical au monde.
Le chanteur autrichien Johannes Pietsch, alias JJ, gagnant de l’Eurovision 2025 à Bâle, en Suisse, le 18 mai 2025
Le chanteur autrichien Johannes Pietsch, alias JJ, gagnant de l’Eurovision 2025 à Bâle, en Suisse, le 18 mai 2025
© AFP/Archives

“Géopolitique de l’Eurovision - La bande-son de la construction européenne”, qui paraît jeudi chez l’éditeur français Editions Bréal, revient sur l’histoire et les ressorts du concours.

Derrière son kitsch et ses paillettes, l’Eurovision représente un évènement de soft power sans cesse “percuté par l’actualité”, décodent les auteurs français Cyrille Bret, chercheur associé à l’institut Jacques Delors et enseignant à Sciences-Po, et le géopolitologue Florent Parmentier, secrétaire général du Centre de recherches politiques de Sciences-Po.

Soixante-dix ans après sa création, l’Eurovision rassemble-t-il toujours ?

Florent Parmentier: “Il rassemble encore. Et il égalise parce que, que vous vous appeliez Saint-Marin, environ 34.000 habitants, ou que vous soyez l’Allemagne, vous avez trois minutes. Le caractère kitsch permet aussi d’être compris de manière interculturelle par un très grand nombre: la dérision n’est pas une malformation du concours.”

Son règlement exige une neutralité politique. Est-ce réellement possible ?

Cyrille Bret: “L’Eurovision pâtit du syndrome des Jeux olympiques, destinés à faire la paix mais un des champs de bataille des stratégies de domination mondiale. Selon les termes du règlement, c’est apolitique. En réalité, c’est une arène politique. La différence, c’est qu’on ne conquiert pas des territoires, mais des espaces médiatiques. Et l’autre différence, notable, c’est que les armes, ce sont des chansons et des chorégraphies.

La chanteuse représentant Israël Yuval Raphael lors de la finale du concours de l'Eurovision 2025 à Bâle, en Suisse le 17 mai 2025
La chanteuse représentant Israël Yuval Raphael lors de la finale du concours de l’Eurovision 2025 à Bâle, en Suisse le 17 mai 2025
© AFP/Archives

Comment analysez-vous le boycott des diffuseurs publics espagnol, irlandais, islandais, slovène et hollandais, opposés à la participation d’Israël, l’accusant notamment de bafouer la liberté de la presse dans la guerre à Gaza ?

Cyrille Bret: “C’est une prise de position politique très nette, c’est-à-dire n’offrons pas à Israël une vitrine de visibilité, ni un gage de notabilité et de respectabilité. Le sous-texte, c’est que tous ces pays sont persuadés que l’Eurovision est un outil d’influence majeur. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils ont réclamé l’exclusion depuis 2022 des groupes audiovisuels russe et biélorusse (en raison de la guerre en Ukraine, NDLR).

Florent Parmentier: “L’équation est encore plus compliquée quand on regarde l’aspect financier de l’Eurovision. L’organisation d’une finale coûte en moyenne entre 20 et 30 millions d’euros. Pour un audiovisuel public, ça représente un investissement assez considérable. Prenez en compte le fait que Moroccanoil, principal partenaire de l’Eurovision (entreprise de cosmétiques, NDLR), est un nom marocain mais a des capitaux israéliens, vous pouvez vous dire que si vous boycottez Israël jusqu’au bout, (le soutien de) Moroccanoil n’existe plus.

Le drapeau de l'Eurovision et des drapeaux palestiniens à Bâle, le 14 mai 2025 en Suisse
Le drapeau de l’Eurovision et des drapeaux palestiniens à Bâle, le 14 mai 2025 en Suisse
© AFP/Archives

Faut-il s’attendre à une édition perturbée, d’autant qu’Israël est désormais engagé dans la guerre au Moyen-Orient ?


Cyrille Bret: “Vous allez avoir plein de drapeaux palestiniens, de couleurs palestiniennes. Les réalisateurs de l’événement (ORF, le groupe audiovisuel public autrichien) vont se casser la tête pour les sortir du cadre, puisqu’ils sont astreints à la neutralité. Donc il se passera un jeu du chat et de la souris pour qu’en apparence Israël soit un candidat comme un autre. En réalité, la polémique continuera, il y aura également probablement des sifflets dans la salle. Toutes ces polémiques ont déjà eu lieu. Dans les années 1960, un militant des droits de l’homme est monté sur la scène pour condamner Salazar et Franco, qui utilisaient l’Eurovision pour rendre fréquentables leurs dictatures.”

La représentante de la France Barbara Pravi lors de l'Eurovision 2021 à Rotterdam, le 22 mai 2021, aux Pays-Bas
La représentante de la France Barbara Pravi lors de l’Eurovision 2021 à Rotterdam, le 22 mai 2021, aux Pays-Bas
© AFP/Archives

Selon vous, pourquoi la France ne gagne-t-elle plus depuis Marie Myriam en 1977 ?

Florent Parmentier: “Ça dépend de nombreux facteurs. Si on regarde ces dernières années, le classement français s’est plutôt amélioré (Barbara Pravi 2e, Slimane 4e, NDLR). Nous verrons si Monroe est suffisamment différente. Ça dépendra aussi de sa capacité à répondre (durant sa campagne médiatique, NDLR) aux questions géopolitiques qui, là aussi, seront posées dans le cadre de différents entretiens.

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